8 mars 2023

Droits des femmes et santé mentale

par

Le 8 mars c’était la journée des droits des femmes. Vous ne savez plus ce que c’est ? On vous a fait un récap de son histoire juste ici. 
Une seule journée, c’est loin d’être suffisant pour aborder la montagne d’enjeux qui restent à résoudre en faveur de plus de la moitié de l’humanité. Alors, on a décidé avec mūsae, de dédier 8 jours à la santé mentale des femmes grâce à des portraits à retrouver sur notre compte Instagram.
Dans son bulletin du 14 février dernier, Santé Publique France tirait la sonnette d’alarme sur l’état psychique des jeunes femmes entre 18 et 24 ans. Pour inaugurer notre cycle de parole, on fait le point ensemble. Pourquoi ces chiffres sont-ils plus importants chez les femmes que chez les hommes ? Quels sont les enjeux et quelles solutions pouvons-nous proposer ? J’ai aussi le plaisir de vous annoncer que cette newsletter a été écrite à 4 mains avec la plume de Léa Marié qui a rejoint l’équipe début janvier.

 

 ➡️ Vous aimez mūsae ? ⬅️

 

26,5% des jeunes femmes ont connu un épisode dépressif caractérisé contre 15,2% pour les jeunes hommes.

 

 

 DES TROUBLES LIÉS À DES FONCTIONNEMENTS BIOLOGIQUES 

 

Les recherches sur les liens entre santé physique et santé mentale des femmes sont plutôt récentes. La reconnaissance du syndrome post-partum en est un parfait exemple. Vous savez, c’est ce qu’on appelait le baby blues pendant très longtemps.
En France c’est la sociologue Illana Weizman qui a fait connaître au grand public la dépression et les troubles psychiques liés à cette période post-accouchement. En février 2020, en réaction à la censure d’une publicité sur des produits adaptés au post-partum lors de la soirée des Oscars, la sociologue et trois autres mères militantes féministes, Morgane KoreshAyla Saura et Masha Sacré, lancent le hashtag #MonPostPartum. Illana Weizman a ensuite écrit un livre qui a fait date Ceci est notre post-partum. Il a enfin rendu visible les douleurs physiques et psychologiques que vivent des millions de femmes après leur accouchement. En effet, le fonctionnement biologique du corps des femmes leur fait subir des « roller-coasters » émotionnels qui sont à prendre au sérieux.
C’est également le cas du syndrome prémenstruel qui peut intervenir jusqu’à 15 jours avant les règles. Angoisse, anxiété, dépression, irritabilité, sentiment de rejet ou de confusion, isolement, grande fatigue, problème de concentration sont les effets psychiques possibles de ce syndrome également connu sous l’acronyme SPM. Donc on arrête s’il vous plaît les blagues du type « tu vas avoir tes règles », parce que bah ce n’est pas une blague finalement.

À cet égard, les Espagnols viennent d’adopter une loi sur le congé menstruel, marquant une grande première en Europe. Cette mesure s’inscrit dans une loi beaucoup plus large concernant la santé des femmes, et notamment en matière de santé sexuelle (renforcement de l’accès à l’avortement, renforcement de l’éducation sexuelle dans les écoles, distribution gratuite de moyens contraceptifs ou de produits hygiéniques dans les lycées). L’Espagne est un pays considéré comme une référence en matière de droits des femmes en Europe, notamment depuis l’adoption en 2004 d’une loi sur les violences de genre.
Le congé menstruel est encore rare dans le monde entier. Si l’Espagne est le premier pays à l’adopter en Europe, il n’en est pas le pionnier. Des pays asiatiques comme le Japon, l’Indonésie, la Corée du Sud ou encore Taïwan ont déjà adopté des mesures similaires depuis des décennies. Oui, mais… Dans les faits, l’écart est grand entre le cadre légal et la prise effective de ce congé menstruel. Car oui des facteurs socioculturels sont à prendre en compte. Je vous en parle juste après.

Mais avant, je voudrais préciser ce point : si les problématiques de santé mentale des femmes sont si peu connues, c’est car on ne les écoute pas. J’en ai fait personnellement l’expérience au sujet de ma congélation d’ovocytes.  Souvent on l’associe à celle de la famille, des enfants et pas des femmes en tant qu’individu à part entière. L’élaboration de politiques et de programmes compatibles avec des définitions plus larges de la santé nécessite d’écouter les femmes pour lesquelles ces programmes sont conçus. Ce qui semble logique jusque-là mais dans les faits ça ne l’est pas pour autant. De même, il faut chasser le mythe selon lequel les femmes pauvres ne sont pas en mesure de parler pour elles-mêmes. Bref arrêtons de parler à la place des femmes car il en résulte une véritable « méconnaissance des symptômes exprimés par les femmes en tant qu’individu » explique Anissa d’Ortenzio, journaliste santé belge.  
Je vous invite à lire à ce sujet le super roman médical de Martin Winckler, Le Choeur des femmes. On y parle de médecine féminine, de gynécologie, d’avortement avec un regard neuf qui nous démontre la nécessité de donner la parole aux femmes pour permettre une médecine plus adaptée à leurs besoins et respectueuse de leur corps. La base en somme.

LA CHARGE MENTALE, ÇA PÈSE 

 

Les filles souffrent davantage de troubles psychiques que les hommes, et plus particulièrement d’anxiété ou de dépression. Leur vulnérabilité ne peut pas être exclusivement expliquée par des facteurs biologiques ou de reproduction.
C’est aussi lié à des facteurs socio-culturels forts. On peut donner comme exemple les troubles du comportement alimentaire. Je me suis entretenue avec l’ancienne mannequin, Victoire Dauxerre, qui à travers son témoignage personnel nous livre toute la toxicité de l’univers de la mode sur la confiance et l’estime des jeunes filles. Vous pourrez retrouver son témoignage dès aujourd’hui (à midi) sur notre compte Instagram. 

Je m’abonne

Il en va de même avec la fameuse notion de charge mentale qui est l’un des premiers exemples d’apparition de la santé mentale des femmes dans la sphère publique.
La charge mentale, c’est ce travail invisible qui consiste à organiser et planifier toutes les tâches de la maison : les courses, les activités extra-scolaires des enfants, les repas de la semaine. C’est aussi ce qu’on appelle la notion de double journée en rentrant du boulot.
Initialement le terme de « charge mentale » vient de la sociologue Danièle Kergoat, dans ses travaux sur les mobilisations des infirmières en 1988. Ils avaient pour objectif de rappeler que leur métier reposait sur des vraies compétences et non sur des qualités prétendument féminines (comme la douceur et l’écoute), qui feraient que les femmes sont prédestinées au métier du soin.

Mais peu à peu, la charge mentale a glissé vers une responsabilité personnelle des femmes. On a vu fleurir de nombreux ouvrages de développement personnel invitant les femmes à mieux s’organiser dans la journée, à apprendre à lâcher prise et à revoir leur to do list.  C’est ce qu’explique la journaliste Hélène Paquet pour Slate. « On est dans une société qui vise à effacer les problèmes politiques en en faisant des problèmes individuels et en faisant croire aux individus que par leurs comportements ils pourront changer leur propre situation. Or, ça passe aussi par des grandes mesures politiques.« 

Si vous avez souffert d’un burn-out ou que vous souhaitez apprendre à mieux en repérer les signes pour l’éviter, je vous conseille l’association les BURN’ettes pour bénéficier d’un accompagnement, mais aussi d’un espace de parole.

 

L’IMPACT NÉGATIF DU SEXISME SUR LA SANTÉ MENTALE DES FEMMES

 

La vulnérabilité des femmes est aussi liée au sexisme dans les milieux professionnels : moins bien payées que les hommes, plus souvent en proie à des situations de harcèlement, mal vues lorsqu’elles prennent des congés maternité. Bref ce sont autant de cartes qui font qu’elles sont dans des situations de précarité sociale plus importantes que les hommes.

 

La conviction de pouvoir maîtriser son existence est un facteur important d’équilibre psychique. Cette conviction est moins marquée chez les femmes. Le faible revenu et la pauvreté jouent un rôle important sur leur détresse psychique.

Revue médicale suisse 23 septembre 2015.

 

La probabilité de connaître une dépression est presque deux fois plus élevée chez les femmes qui ont subi des violences de la part de leur partenaire intime, par rapport aux femmes qui n’ont connu aucune forme de violence. Elles sont aussi deux fois plus susceptibles que les autres femmes de connaître des problèmes de consommation d’alcool.
Je vous donne des ressources ici si vous êtes victime ou témoin de violences envers une femme

  •  le 3919 : numéro national de référence d’écoute téléphonique et d’orientation à destination des femmes victimes de violences (en particulier des violences conjugales), à leur entourage et aux professionnel·le·s concerné·e·s.
  • L’association En avant toute(s) : elle propose un tchat de soutien pour les personnes victimes de violences. 
  • Bad bitches have bad days too par la rappeuse US Megan Thee Stallion. Contenus en anglais.
  • L’association We Are Safe Place :  elle organise son prochain talk le samedi 1er avril à La Montgolfière
  • Wondermind, la newsletter introspective de Selena Gomez

Quoi que certain·e·s en pensent, le sexisme n’est malheureusement pas sur le point de décliner en France. Loin de là, lorsque vous lisez les conclusions du dernier rapport sur le sexisme mené par le Haut Conseil à l’Égalité

  • 9 femmes interrogées sur 10 affirment anticiper les actes et les propos sexistes des hommes et adoptent des conduites d’évitement pour ne pas les subir.
  • 55% évitent de faire des activités seules.
  • 40% censurent leur propos par crainte de la réaction des hommes.
  • 8 femmes sur 10 ont peur de rentrer seules chez elles le soir.

Ces contraintes aboutissent à des renoncements quotidiens et à une perte de confiance en soi des femmes. C’est le cas par exemple des conséquences concrètes sur leurs choix professionnels.

 

22% des femmes de 25/34 ans renoncent à une carrière scientifique par crainte de ne pas être à leur place. 
Rapport 2023 sur l’état du sexisme en France du Haut Conseil à l’Égalité
entre les femmes et les hommes.

 

 

Heureusement le monde associatif assure, et c’est le cas de Banlieues School. Dans le cadre de notre semaine dédiée aux droits des femmes, nous allons donner la parole à sa cofondatrice, Mona Amirouche, qui propose le programme FGIS pour faciliter l’insertion des jeunes filles dans les filières scientifiques. Alors je le redis, pour ne rien manquer de nos contenus, abonnez-vous à notre compte Instagram. 

De plus,  ce grand retour du sexisme est également intériorisé par les femmes. 38 % des femmes (52 % des hommes) considèrent qu’il est normal que l’homme paye l’addition au premier rendez‑vous. Je vous invite à suivre l’influenceuse Amal Tahir et son podcast Appelle-moi Daddy qui nous permet de déconstruire ces clichés pour gagner en confiance et d’aimer plus sainement.

Chose à laquelle je ne m’attendais pas dans ce rapport sur le sexisme en France en 2023 c’est le fait qu’on observe un ancrage plus important des clichés « masculinistes » chez les moins de 35 ans. Mais c’est sans doute lié à mes propres biais. Et je dois bien l’admettre au fait que je vive dans mon entre-soi de bisounours. Pourtant les chiffres sont bel et bien là. 23 % des jeunes hommes pensent qu’il faut parfois être violent pour se faire respecter (vs 11 % en moyenne tout âge confondu). 

Cette manosphère qui était moins visible et assumée il y a quelques années, a désormais davantage de moyens pour déverser sa haine en toute détente. Je vous en parlais ici dans la newsletter gaming et santé mentale. La culture INCEL a le vent en poupe et les plateformes ne prennent pas du tout leur responsabilité. 
En témoigne par exemple le succès d’Andrew Tate, influenceur masculiniste particulièrement influent sur TikTok, Instagram ou encore YouTube. Et dont Vincent Cassel semble valider les propos en disant que la vulnérabilité chez les hommes va poser problème

Je pense au contraire, cher Vincent Cassel, que légitimer la vulnérabilité chez les hommes adoucirait ce monde. Et la clé pour diminuer les violences faites aux femmes réside en grande partie dans cet enjeu. Ça serait quand même génial de donner aux hommes les clés de leurs émotions pour mieux les gérer. Ces clés sont structurelles et sociétales. Je pense à l’éducation en premier lieu, au développement du congé paternité, à la promotion des métiers dits du care dans l’orientation professionnelle, à la promotion de nouveaux role models en termes de masculinités. Coucou Soufiane Henni que j’avais interviewé à ce sujet… D’ailleurs à ce sujet avec Laure Roussel, on vous a même préparé un nouvel épisode de la Zone Grise sur la santé sexuelle des hommes. Stay Tuned sur mūsae.

 

 

 LE COUP DE GUEULE DE LÉA

Entre le 7 et le 14 février 2023, cinq femmes sont décédées, quatre conjoints ou ex-conjoints ont été mis en cause. Dans un silence politique total.

Quand on est victime de violences de genre, on se rend très vite compte des inactions, ou du moins des dispositifs inadéquats pour protéger les femmes. Mais on se rend également compte que les violences sont banalisées dans l’espace public. On vous a déjà parlé du rapport sur le sexisme en France par le HCE, donc je ne vais pas remettre une couche mais le constat fait réellement flipper. Mais comment améliorer la situation ? Car mettre fin au sexisme, ou du moins essayer d’y mettre fin, mettrait largement fin aux violences de genre.

Personnellement, face à l’inaction des politiques et à la progression de l’impunité des hommes à commettre des violences, j’ai décidé de passer à l’action. Déjà, parce que j’ai vite compris que personne ne le ferait à ma place, mais aussi parce que je me suis rendu compte que ça me faisait du bien de m’engager contre les violences de genre. En m’engageant auprès du collectif #NousToutes, j’ai constaté que ce n’était pas de tout repos. C’est comme si je faisais le travail de quelqu’un d’autre, sans être formée, ni payée pour ça. Par exemple, quand j’essaie d’éduquer mes potes, les gens en soirée, à la fac, sur le consentement, ça devient fatiguant. Mais, je me dis aussi que si je ne le fais pas, qui le fera ? En France, on n’a toujours pas d’éducation sexuelle digne de ce nom, où on éduque notamment à la question du consentement. Alors, je prends le relais. C’est épuisant de se rendre compte que je fais le travail d’autres personnes mais c’est très gratifiant aussi de se sentir « utile » quand on voit que c’est une revendication politique et qu’on a le sentiment de ne pas parler pour rien. On vous en parlait dans notre dernière newsletter.

L’éducation est l’une des revendications les plus importantes du collectif #NousToutes, mais je pense, qu’elle est aussi l’une des plus urgentes quand on voit les résultats du rapport sur le sexisme en France. D’ailleurs, une des recommandations de ce rapport est l’instauration d’une obligation de résultat pour l’application de la loi sur l’éducation à la sexualité et à la vie affective.

D’après Le Planning familial, Sidaction et SOS Homophobie, 67% des jeunes de 15 à 24 ans déclarent ne pas avoir bénéficié des 3 séances annuelles d’éducation à la vie affective et sexuelle que la loi impose. C’est pourquoi, le 2 mars 2023, réunies sous le nom « CAS D’ÉCOLE », ces associations saisissent le tribunal administratif de Paris pour demander l’application pleine et entière de la loi sur l’éducation à la vie affective et sexuelle pour tous·tes les élèves.

Mais je me le demande (bien sûr je m’adresse ici plutôt aux politiques), quand allons-nous comprendre qu’il nous faut une vraie politique d’éducation à la sexualité dès le plus jeune âge ?

En attendant, continuons de nous former au consentement et à la sexualité, surtout auprès des plus jeunes. Plusieurs associations féministes ont d’ailleurs pris le relais pour combler le manque. C’est ce que fait l’association We are safe place, dont on vous parlait plus tôt, avec son programme Youth. Sa prochaine intervention est d’ailleurs le 8 mars, auprès d’adolescent·e·s, autour des thématiques du consentement ou des stéréotypes de genre, afin de les accompagner dans leurs expériences personnelles.

Photographie d’une intervention du Programme Youth de l’association We are safe place

J’ai aussi des recommandations pour vous car il existe pleins de projets très chouettes pour parler de sexualité et de consentement.

 

Camille Aumont Carnel, auteure du compte Instagram Je m’en bats le clito, s’est inspirée des témoignages de 25 000 adolescent·e·s pour répondre à toutes vos questions sur la sexualité : du consentement, à l’épilation, au craquage de capote, à l’éjaculation nocturne et bien plus encore…
Pour sa deuxième saison, la série Sex Education a sorti son petit manuel pour parler de sexualité auprès des adolescent·e·s. L’objectif est de transmettre le discours positif et inclusif de la sexualité présent dans la série, promouvant l’épanouissement de chacun·e.
Ta vie sans filtre d’Anna Toumazoff, pour une version non genrée et bienveillante de l’ancien « Dico des filles »Son discours est adapté aux ados d’aujourd’hui, qui parle de santé mentale, de complexes, de sexualité, ou encore d’addiction.

 

Les trois infos à emporter
#1 Les femmes souffrent davantage de dépression et d’anxiété que les hommes. 
#2 Le sexisme induit des renoncements quotidiens qui impactent durablement la confiance en soi des femmes.  
#3 L’éducation sexuelle et affective est un enjeu majeur pour diminuer les violences sexistes et sexuelles.

 

3018, numéro vert contre le cyber-harcèlement
Le 3114, souffrance prévention suicide
En avant toute(s), tchat de soutien pour les personnes victimes de violences
Le Psycom

Retrouvez les derniers articles

Les grand•es oublié•es des TCA, Avec Mickaël Worms Ehrminger

Les grand•es oublié•es des TCA, Avec Mickaël Worms Ehrminger

  SOMMAIRE  I. L’instant culture  • À l’écran  • Dans les oreilles  • À l’écrit • La question philo • II. Que dit la recherche ?  • Les TCA chez les hommes • Les TCA chez les enfants • Les TCA chez les sportifs • III. Boîte à outils À première vue, les troubles des […]

Pour en voir davantage et accéder à ce contenu, vous devez être membre du Safe Space de mūsae.

Déjà membre ? Je me connecte.