29 novembre 2022

Masculinité et santé mentale

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On me demande régulièrement si mūsae est un média dédié aux femmes. Pourquoi cette question ? Parce que parler de soin, d’émotions et surtout de vulnérabilité, c’est « un truc de bonnes femmes » non ? Je caricature bien sûr. Mais si la santé mentale est taboue pour l’ensemble de la société, elle l’est d’autant plus pour les hommes. La vulnérabilité masculine n’a pas bonne presse sur la place publique. Aujourd’hui, je profite du mois de novembre dédié à la santé des hommes pour vous parler de masculinité et de santé mentale. Pour creuser le sujet et ouvrir des nouvelles perspectives, je me suis entretenue avec Soufiane Hennani, membre fondateur de Machi Rojola, le premier podcast 100% marocain qui promeut les masculinités positives.

 

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COMMENT EST NÉ MACHI ROJOLA ?

 

J’ai commencé ce podcast lors du premier confinement en 2020. J’ai eu envie de donner un autre regard sur la masculinité. Tout ceci n’est pas arrivé par hasard. C’est lié d’une part à mon parcours de militant lors de mes années universitaires au Maroc où j’étais notamment très engagé en faveur de la lutte contre le sida. Mon expérience est également liée à mon vécu en tant qu’homme vivant à Casablanca. C’est une ville où il y a une surexpression et surexposition des hommes dans l’espace public. Un jour j’ai demandé à un chauffeur de taxi “Qu’est-ce qu’être un homme pour vous aujourd’hui ?” Il m’a répondu : “Aujourd’hui la masculinité est en voie de disparition car il y a une crise de la masculinité”.

Avec Machi Rojola j’ai eu envie de répondre à ce type de phrase en apportant de nouvelles perspectives. Aujourd’hui, c’est bien plus qu’un podcast, c’est une plateforme ressources et un collectif composé de jeunes marocain·e·s qui veulent aborder les masculinités positives. Bientôt, nous allons lancer ensemble des formats hors-séries avec des talks en live ainsi que la troisième saison du podcast.

 

 

QUE SIGNIFIE MACHI ROJOLA ? 

 

“Machi Rojola” initialement est une expression utilisée par les jeunes hommes pour se discriminer entre eux. Elle veut littéralement dire “ceci n’est pas une masculinité”. Par exemple si tu n’as pas d’argent on peut dire “Tu n’as pas d’argent ? Machi Rojola ! Mon idée a été de m’approprier cette expression pour la détourner et lui faire dire “Machi Rojola, so what”

 

Illustration par Zineb Fasiki

 

 

COMMENT DÉFINIRAIS-TU LA MASCULINITÉ DE MANIÈRE GÉNÉRALE ET SES CONTOURS PARFOIS TOXIQUES ?

 

Je ne pourrai pas te donner une seule définition de la masculinité. Elle n’est ni figée et intemporelle. Selon moi, elle est plurielle. J’apprends à la construire tous les jours. 
Quant à aux masculinités toxiques ce sont toutes celles qui nuisent aux hommes, à l’environnement, aux femmes et aux personnes LGBTQAI+. La définition de ce qu’est une masculinité toxique est souvent liée à la virilité. Jusqu’alors, je ne connais aucun pays où la définition de la virilité n’est pas toxique. La virilité toxique autorise les hommes à prendre beaucoup (trop) de place, que ce soit dans leur manière de s’asseoir, de prendre la parole, d’exprimer leurs sentiments, et même faire de la politique. En théorie, la virilité ne devrait pas être toxique. Tout est affaire de dosage. Un degré de toxicité élevée peut conduire au féminicide. La virilité devrait reprendre sa place normale. Elle devrait être l’une des expressions des masculinités. Par exemple, ça me dérange lorsqu’on me dit qu’un homme qui pleure n’est pas viril.

 

QUEL EST LE LIEN MAJEUR ENTRE MASCULINITÉ ET SANTÉ MENTALE ?

 

Je pense que le lien le plus important est celui de cette charge mentale liée à la virilité. Elle crée une véritable prison pour les hommes. Avant même la naissance au Maroc, on se réjouit davantage quand une femme attend un garçon plutôt qu’une fille. Elle génère un poids en raison de normes à suivre. On va alors choisir pour lui ses jouets, son épouse, on va définir son orientation sexuelle. Dans les deux cas, qu’on accepte ces normes ou qu’on veuille s’en libérer, c’est une charge immense.

 

QUEL EST LE RAPPORT DES HOMMES À LA SANTÉ MENTALE AU MAROC ? 

 

Le rapport à la santé de manière générale est compliqué. Elle est même taboue. Les hommes se font moins dépister ou diagnostiquer que les femmes car ce n’est pas conforme aux standards de virilité. Il faut être fort, il faut être puissant, il faut être solide.
Même lorsque ces dogmes sont mis de côté, le processus est long pour prendre soin de sa santé mentale. Déjà il faut identifier qu’on va mal. Il s’agit ensuite d’accepter sa vulnérabilité pour s’autoriser à en parler autour de soi ou avec une professionnel·le. D’ailleurs le sujet est tellement associé à la folie ou à une faiblesse inacceptable que la plupart des consultations psys par les hommes sont prises tôt le matin ou tard le soir, à l’abri des regards.

 

Illustration : Zineb Fasiki pour Machi Rojola

 

EST-CE QUE LE TABOU AUTOUR DE LA SANTÉ MENTALE MASCULINE EST LIÉ À LA CRAINTE DE LA VULNÉRABILITÉ ? 

 

En tant qu’hommes nous nous sentons jugés lorsque nous abordons le sujet de la santé mentale ici au Maroc. Nous craignons d’être pris pour quelqu’un de faible si on libère notre parole en nous livrant. Nous avons peur du regard des hommes mais aussi de celui des femmes. C’est en ça que la virilité induit des faux privilèges pour les hommes, celui d’être fort et puissant. Mais en réalité un homme qui ne pleure pas, ça n’existe pas. Les hommes entretiennent ce mythe en se persuadant qu’ils sont capables de ne pas pleurer. Ils préfèrent se couper de leurs émotions au détriment de leur vulnérabilité et donc de leur humanisme, de leur empathie et de leur intelligence sociale. Les hommes qui n’expriment pas leurs émotions ou ont peur de les recevoir entretiennent des rapports toxiques avec leur partenaire, leur famille et le monde.

 

COMMENT SONT LES RAPPORTS ENTRE HOMMES AU MAROC ?

 

Lorsque vous êtes dans l’espace public, vous voyez des rapports physiques très sensuels entre les hommes au Maroc. Ils se touchent, ils s’embrassent. On peut même dire qu’il y a un certain érotisme. Mais ce n’est qu’une apparence. Comme je te le disais, il y a beaucoup de pudeur voire d’inhibition dans l’expression de leurs émotions. Ça se retranscrit même dans le langage. Par exemple en marocain, on n’a pas de mot pour dire je t’aime. Ou encore pour dire “tu me manques” on dit “vous me manquez” comme si on voulait mettre de la distance. Derrière la sensualité physique, les rapports entre hommes au Maroc sont basés sur la concurrence, la violence et la richesse.

 

QUELLES SONT LES ÉVOLUTIONS RÉCENTES SUR LE SUJET DE LA SANTÉ MENTALE AU MAROC ?

 

Comme partout dans le monde il y a eu un avant et un après COVID. La pandémie a montré que la santé mentale concernait tout le monde. Ce n’est ni féminin, ni masculin c’est tout simplement humain. Il y a une libération de la parole qui est en train de se construire mais il y a une vraie résistance du système patriarcal. Et ce n’est pas dans l’intérêt de ce système que les hommes aillent mieux. Il y a encore beaucoup d’hommes masculinistes qui souhaitent conserver les faux privilèges de la virilité toxique.

 

La santé mentale concerne tout le monde. Ce n’est ni féminin, ni masculin, c’est tout simplement humain.

 

 

QUI SONT VOS RÔLES MODÈLES ?

 

Je suis très sensible à la pensée des femmes. J’adore l’écriture et le courage de Leila Slimani. J’ai également beaucoup lu Marguerite Duras. Il y a aussi des penseur·euse·s qui ont structuré ma réflexion comme la philosophe, sociologue et féministe Fatima Mernissi. Ou je pense encore au sociologue et islamologue tunisien Tahar Addad. Il a énormément écrit sur la condition des femmes. Au début du 20ème il s’adressait déjà aux hommes pour dire que participer à l’émancipation des femmes c’est finalement participer à l’émancipation de la société. Les membres de ma famille également ont aussi été une immense source de construction. C’est le cas de l’une de mes sœurs mais aussi de mon père qui ne m’a jamais jugé par rapport à mes engagements. Même s’il n’était pas d’accord avec certains sujets, il n’a jamais étouffé ma parole.

 

QUELLES SONT VOS RECO D’INSPIRATION ET D’INFORMATION ? 

 

Les trois points clés à retenir

#1 – La définition de la masculinité est plurielle. 
.#2 – Plutôt qu’une force, la virilité toxique est une prison mentale pour les hommes. 
#3 – Prendre soin de la santé mentale, c’est prendre soin de l’humanisme. 

 

 

Dans ce nouvel épisode, on vous parle avec Laure, notre thérapeute préférée, de beauté. Qui la définit et selon quels critères ? Confiance, estime, image de soi…Du flow et des paillettes et puis tout le reste ! La zone grise c’est un podcast pour décortiquer des sujets du quotidien, vos témoignages tout en proposant des tips pour déclencher des déclics.

 

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