21 avril 2022

Santé mentale et parole

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L’art de manier les mots est plus que jamais d’actualité. Comment vous l’avez vécu vous le débat de l’entre-deux tour hier soir ? Tenez je vous livre comme ça à chaud les conseils de Victor Ferry en la matière pour décrypter ce qui s’est joué. Au-delà de ce fait d’actualité, savoir s’exprimer, prendre la parole et manier les mots est un enjeu multidimensionnel. Alors certes c’est un enjeu politique mais pas seulement. Les liens entre la parole et la santé mentale sont inextricables tant ils tissent notre identité sociale, nous libèrent de nos peurs, expriment nos émotions et affirment notre point de vue.

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La parole qui convainc, la parole qui libère, la parole qui émeut, la parole qui touche, la parole qui choque, c’est celle-là qui nous rassemble.

À voix haute. Par Stéphane De Freitas et Ladj Ly. 2016

L’ART DE BIEN PARLER 

 

Prendre la parole est historiquement lié à la rhétorique. C’est l’art de parler ou alors de bien parler pour persuader.

Dans l’Antiquité Grecque, la rhétorique n’avait pas bonne presse. Les sophistes qui la pratiquaient avaient la sale réputation de tout mettre en œuvre pour amadouer leur auditoire à renfort d’emphase et d’approximation pour le faire adhérer corps et âme à leurs discours. Ils étaient considérés comme des séducteurs ou des “vendeurs de tapis” comme le personnage de Gorgias pour Platon. C’est l’art de la persuasion en somme.

Platon lui préfère la dialectique à la rhétorique. C’est une manière de penser en trois parties : thèse – antithèse – synthèse. Elle permet d’accoucher sereinement et objectivement d’une pensée qui dépasse l’opinion (la doxa). Cet accouchement, on le nomme la maïeutique qui a été pensée par Aristote (le boss de Platon qui en était le disciple). C’est une façon de construire son raisonnement grâce à la confrontation des points de vue pour dépasser les sensibilités et obtenir un véritable savoir intellectuel, voire la vérité avec un grand V.

Pour Aristote, la rhétorique une vocation émancipatrice pour le citoyen. Elle est liée à l’apparition de la politique, et notamment de la démocratie qui a pour but de permettre une parole libre au sein d’un espace public : le forum. Selon ce dernier, la rhétorique est une technique qu’on devrait apprendre pour avoir une vie sociale et démocratique et apprendre à exercer son point de vue et jouer un rôle dans la cité.

 

 

La rhétorique est accompagnée de l’art de bien dire ou de l’éloquence. Elle a fait ses débuts lors de l’Antiquité Romaine pour être vraiment popularisée au moment de la Réforme au 16ème siècle. C’est un art en cinq parties :

  • L’inventio : linvention. C’est l’art de trouver les bonnes informations pour convaincre.
  • La dispositio : la disposition. C’est la manière d’organiser ses idées et d’exposer ses arguments de manière efficace.
  • L’élocutio : la mise en mot. C’est l’art de trouver les bonnes punchlines pour mettre en valeur nos arguments.
  • L’actio : c’est la mise en corps, la diction, la gestuelle…
  • La memoria: ce sont les procédés pour mémoriser le discours. Comment faire en sorte que le texte puisse être retenu, enregistré, diffusé par notre audience ? Cela passe par le rythme et la façon de poser sa voix. Que nous parlions de manière douce façon ASMR pour détendre ou avec force pour haranguer les foules, on ne va pas énoncer sa parole de la même manière.

L’orateur et homme politique romain Cicéron faisait la synthèse entre la rhétorique et l’éloquence. Elle consiste à « prouver la vérité de ce qu’on affirme, se concilier la bienveillance des auditeurs, éveiller en eux toutes les émotions qui sont utiles à la cause ». On est donc sur un savant mélange de science de la parole et de conviction.

 

 

LA PAROLE NOUS INCARNE

 

Aujourd’hui, il semblerait que nous ayons besoin du meilleur des deux mondes : exercer son discernement tout en maniant l’art de l’éloquence. Mais dans les deux cas l’apprentissage de la parole est clé.

 

Apprendre à parler, c’est apprendre à exister.

Et c’est d’ailleurs l’une des premières choses qu’on nous apprend. Alors ici j’emploierai le terme s’exprimer car tout le monde n’est pas doté de la même faculté de parole. S’exprimer c’est chercher en soi ce qu’on a à dire. C’est d’abord un travail sur soi. Souvent nous pensons que les grands timides ne sont pas des bon·ne·s orateur·rice·s. C’est un leurre. Savoir s’exprimer c’est aussi savoir écouter ce qui se joue en nous d’un point de vue émotionnel pour mieux le retranscrire. C’est aussi savoir écouter activement l’Autre. C’est pourquoi les manipulateurs, les pervers narcissiques et autres personnes à l’ego surdimensionné sont fermés à la discussion. L’écoute de l’autre est inhibée et il devient compliqué de débattre avec eux.
En revanche c’est en cela que les personnalités plus en retrait deviennent de bon·ne·s orateur·rice·s lorsqu’iels ont dépassé le cap de la timidité. Iels sont plus attentif·ve·s aux états émotionnels de l’autre, captent mieux ce qu’iel ressent pour réajuster son  discours si besoin.

 

 

Ce que je cherche dans la parole c’est la réponse de l’Autre. 

Jacques Lacan, Essais et documents, 1966.

Apprendre à parler c’est être relié·e à l’autre

D’après la sociologue Brigitte Bouquet, la parole est fondatrice de la condition humaine car “elle est au cœur de toutes les relations sociales et permet le rapport au monde”. On peut parler pour ne rien dire, pour occuper l’espace, c’est du verbiage. Mais la véritable force de la parole c’est lorsqu’elle nous met en relation avec l’autre. C’est un échange vivant entre notre for intérieur et l’oreille d’autrui. C’est tout l’objet de la série En Thérapie qui met à l’honneur cette “parole pleine”. On vit dans l’intimité d’un cabinet de psychanalyse qui met à nu deux personnalités qui s’écoutent : le/la patient·e et le Docteur Philippe Dayan. Le travail du soin en santé mentale passe par la libération de la parole. Lorsque nous mettons des mots sur nos maux, nous acceptons ce qui nous blesse. Nous exprimons ce que nous avons besoin de libérer. Nous commençons à panser nos plaies en parlant à l’autre.

 

 

La parole sociale

Cette parole qui soigne peut partir de l’intime pour toucher le collectif. Nous prenons la parole pour dénoncer ce que nous ne pouvons plus supporter. La parole se libère de plus en plus ces derniers temps sur des sujets comme le féminisme depuis la vague « me too », en passant par l’inceste avec le superbe ouvrage « Ou peut-être une nuit » de Charlotte Pudlowksi. Il en va de même lorsqu’on s’insurge contre la « loi sécurité globale » qui visait à interdire une certaine forme de parole : la diffusion des images montrant des violences policières. D’après Brigitte Bouquet, cette parole se situe dans une ébauche d’action pour ouvrir à une parole sociale.

 

 

APPRENDRE À PARLER POUR REPRENDRE LE POUVOIR 

 

Aujourd’hui le monde est bruyant et savoir capter les sens et l’essence des mots c’est tout un art voire un pouvoir.

 

La parole inclusive

C’est une manière de comprendre le monde et d’y faire sa place. La parole est inclusive. Elle nous permet de nous insérer socialement, d’avoir un job, de décrocher un diplôme. Je vous invite d’ailleurs à regarder le documentaire À Voix Haute qui parle de l’éloquence dans l’éducation. En France, elle commence juste à faire son apparition dans le système éducatif avec le grand oral du bac alors qu’elle était boudée jusque-là, contrairement à nos ami·e·s anglo-saxons pour qui maîtriser « la punchline » fait partie du parcours scolaire.

 

La parole du pouvoir
Mais la parole est aussi un enjeu de pouvoir. Souvent on se méfie de celleux qui maitrisent trop bien les mots. Condorcet disait: « si on apprenait tou·te·s l’art du langage, il serait beaucoup plus difficile pour les politiques de nous duper ».Et c’est encore plus le cas dans le cadre de notre Société du Spectacle, théorisée par Guy Debord. Avec l’importance croissante des médias, des réseaux sociaux et de la représentation de soi, le fond du message est aussi important que le style de la personne ou que l’écrin médiatique dans lequel il s’inscrit. Politique, publicité, marketing, (deep) fake news, il n’a jamais été aussi facile de faire dire ce qu’on veut à la parole.
Et celleux  qui jouent sur la peur pour manipuler les foules l’ont bien compris, suivez mon regard…Démagogie quand tu nous tiens. Les Mouvements d’Extrême-Droite ont réussi à mettre au cœur du débat de la Présidentielle, des idées qui auparavant nous semblaient inacceptables. Ce processus c’est celui de la fenêtre d’Overton évoqué par Raphaël Llorca dans l’hebdomadaire Le 1 du 6 avril 2022. « Grand Remplacement », « Ensauvagement », « Grand Déclassement » autant de mots qui à renfort de peur et de haine ont envahi les bouches. Pour la petite histoire, le Grand Remplacement c’était le mot d’ordre de Maurice Barrès à la fin du 19ème siècle pour expliquer que le peuple juif allait remplacer le peuple français. On ne peut pas dire que Maurice Barrès soit un monsieur acceptable si ? Mais « l’extrêmisation » de la droite et des discours de manière générale ont réussi à agir sur nos idées en jouant sur les émotions et sur l’intime. Et ce sont deux éléments qui jouent énormément dans la formation des opinions comme l’explique le sociologue Pierre Rosanvallon.
Ce pouvoir émotionnel de la rhétorique a battu son plein dans un contexte miné par une crise sociale et une parole polarisée. On n’a jamais eu autant d’influenceurs d’extrême droite sur TikTok et YouTube. Et on ne peut pas dire que les médias et notamment les chaînes continues soient des exemples de sérénité et de saine controverse. Comme l’écrit Guy Debord « pour que le spectacle fonctionne il faut qu’il y ait de fausses oppositions ». Bien joué, c’est ce qui s’est passé.

 

 

Les trois points clés à retenir

#1 L’art de bien parler c’est maîtriser ses idées et être convaincant·e.
#2 La parole nous aide à nous définir dans le monde et à nous soigner.
# Sans apprentissage de la parole, la rhétorique peut devenir démagogique.

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