9 juin 2022

Émotions et politique

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On ne parle que de ça. Le taux d’abstention pour les législatives est un record. C’est du jamais vu. Les Français·e·s ne se sont jamais aussi peu intéressé·e·s à cette élection. Mais que se passe-t-il ? Pourtant on avait l’impression au lendemain du second tour que tout le monde allait se mobiliser. Aujourd’hui je vous propose d’analyser notre rapport à la politique élections grâce à nos émotions.

 

54% des Français·e·s
n’iront pas voter aux législatives.

Sondage IPSOS,  juin 2022.

 

 

L’ANXIÉTÉ DÉFIE LA POLITIQUE

 

La campagne des législatives n’a clairement pas réussi à nous intéresser. Pourtant leur enjeu politique est tout aussi voire plus important que celui de la Présidentielle. Mais le constat est sans appel : nous vivons aujourd’hui une véritable crise de défiance envers la politique. À tel point qu’il faut le savoir, nous avons davantage confiance envers l’armée qu’envers nos élu·e·s ou les grands médias.
Et depuis la crise sanitaire la situation ne s’est pas arrangée. On préfère se replier sur notre petit cocon plutôt que d’être confronté·e·s 24h/24h à une actualité anxiogène et des campagnes politiques de plus en plus violentes.
Mais si nombre d’entre nous nous désintéressons des campagnes politiques, ce n’est pas pour autant que nous sommes insensibles aux tensions et aux émotions qu’elles provoquent. Nous sommes de plus en plus touchés pala politico-anxiété. C’est cet effet d’impuissance qui nous sidère et nous fait dire : à quoi bon aller voter, dans tous les cas on prend les mêmes et on recommence, ça ne changera rien aux problèmes.
En outre, les médias traditionnels nourrissent ce sentiment de politico-anxiété. Ils traitent l’information de manière sensationnaliste et nous empêchent d’avoir du recul. Ils donnent toujours la parole aux mêmes qui ne renouvelle pas le paysage politique français entraînant un sentiment de lassitude.

 

Jamais la politique n’a autant envahi les cabinets de psy. 

 Catherine Grangeard, psychanalyste, TFI, mars 2022.

 

 

NOUS N’AVONS JAMAIS ÉTÉ AUSSI MOBILISÉ·E·S

 

Mais même si la politique crée de l’anxiété, nous n’avons jamais autant manifesté, pétitionné et échangé : soutien au mouvement Black Lives Matter, manifestations contre la loi surveillance, Marches pour le Climats, MeToo, dénonciation de l’inceste etc..…Certains disent même que les luttes contre les injustices et les inégalités nous touchent de plus en plus. L’engagement est donc bel et bien là mais il a simplement changé de forme. Nos mobilisations se font en dehors des  partis politiques et syndicats.

 

Photo manifestation TGI Paris juin 2020, Justice pour Adama.

 

Pourquoi ? Outre la défiance et le manque de représentativité, c’est aussi une question de registre et de discours. On ne parle plus le même langage que celui de nos élites politiques. Aujourd’hui pour mobiliser, nous avons besoin de ressentir des émotions. Sauf que lorsqu’il s’agit de politique, les émotions font peur car elles viendraient empiéter sur la rationalité et l’objectivité. On n’investit donc pas ce registre. Pourtant les statistiques et les faits objectifs ne disent pas tout de nous, bien au contraire. D’ailleurs certain·e·s l’ont bien compris. Les populistes mettent à profit nos émotions négatives (la peur, la colère, le ressentiment) depuis longtemps. C’est dommage car à force de laisser les émotions à l’extrême droite, on se prive d’une clé de lecture importante de la société et on n’arrive plus à mobiliser. Alors qu’est-ce qu’on fait ?

 

 

PLACER LES ÉMOTIONS AU COEUR DE LA SOCIÉTÉ

 

Dans son dernier livre, « Les épreuves de la vie : comprendre autrement les Français » ,le sociologue Pierre Rosanvallon propose de donner une place nouvelle aux émotions. Il suggère de s’adresser aux Français·e·s en comprenant ce qui se joue pour eux à travers leurs épreuves de vie personnelles comme un divorce, la perte d’un emploi, un échec scolaire, le fait de se voir systématiquement refuser l’entrée en club etc… Pour reprendre les termes de Pierre Rosanvallon « une épreuve c’est l’expérience d’une souffrance qui nous ébranle au plus profond de nous et de notre intégrité ». Son parti pris est de dire que nos émotions personnelles ont une résonance collective. 
Selon lui, il existe plusieurs types d’épreuves dans nos vies actuelles.

 

  • L’épreuve de l’incertitude :
L’incertitude peut être générée par une épidémie, une crise économique, le réchauffement climatique, une guerre, une menace terroriste… Finalement c’est un condensé de ce qu’on a vécu collectivement ces 10 dernières années. Ce type d’épreuves crée en nous une profonde anxiété et une défiance envers les autorités. C’est exactement ce dont on parlait au début de cette newsletter. De quel type de politique aurions-nous alors besoin pour calmer le jeu de notre politico-anxiété ? Pierre Rosanvallon parle de tempérance dans les discours politiques, de transparence dans les actes, d’authenticité et d’humilité pour nous rassurer et nous redonner confiance en la politique. On comprend mieux pourquoi on est en là avec les législatives. Car à droite comme à gauche, la campagne a été violente.

 

  • L’épreuve du lien social

Le second type d’épreuves est celui de notre lien aux autres. Elles mettent à mal le principe même d’égalité entre les individus en générant tout une palette d’émotions.
Pierre Rosanvallon parle par exemple du mépris et du ressentiment. Vous savez c’est ce sentiment explosif qui nous infériorise en nous faisant ressentir l’indifférence de l’autre. Ce fut le cas par exemple des Gilets Jaunes qui ont eu le sentiment (légitime) d’avoir subi l’indifférence du pouvoir “d’en haut”. Le sentiment du mépris est aussi particulièrement prégnant parmi les élèves dans les zones d’éducation prioritaires. C’était tout l’objet de notre discussion avec Mona Amirouche et Sadio Konaté, cofondateurs de l’association Banlieues School.

L’épreuve du mépris peut devenir celle de la discrimination lorsqu’elle concerne tout un groupe. Les discriminations créent alors une profonde amertume qui amène parfois à la rage comme ce fut le cas lors des émeutes des Banlieues en 2005 suite à la mort de Zyed et Bouna. Derrière cette rage exprimée par les personnes discriminées, il s’agit en fait d’un besoin de reconnaissance de la part des médias et des agents de l’Etat : comme les forces de l’ordre, les enseignants et les politiques bien sûr.

 

 

FAIRE DE NOS ÉMOTIONS UNE FORCE COLLECTIVE 

 

Toutes ces épreuves amènent peu à peu à un sentiment d’injustice. Elles suscitent une telle indignation qu’elles sont impossibles à décrire comme un simple fait social. Tout le propos de Pierre Rosanvallon est aussi de dire nos émotions sont aussi porteuses de force, d’engagement et de solidarité. Car l’indignation implique la résistance. Souvenez-vous l’essai de Stéphane Hessel Indignez-vous.

C’est dans l’indignation que se forme et s’éduque le désir de justice.

 Paul Ricoeur, Le Juste, 1995.

Et si partager une émotion était une nouvelle manière de créer du commun entre nous ?  Pendant très longtemps on les a repoussées loin de nous, de la politique, de la sociologie, du journalisme car elles étaient évocatrices de folie ou d’irrationalité. Les émotions, comme la santé mentale, ont été marquées par des tabous et des clichés. Aujourd’hui elles peuvent devenir des nouvelles clés de lecture de notre société. Elles peuvent donner du sens à ce que nous vivons collectivement car « le psychique est déjà politique.

 

 

Regardons ce qui se joue en nous, pour mieux saisir ce qui se passe entre nous. C’est tout le propos de ce très bel ouvrage de sociologie. Il met à l’honneur le fait que la santé mentale est un enjeu durable et citoyen, comme j’aime souvent le rappeler par ici.

 

 

 

 

 

 

Les trois points clés à retenir

#1 La politico-anxiété nous passe l’envie de voter.
#2 Les émotions sont une nouvelle clé de lecture sociologique et politique
#3 Les communautés d’émotions pourraient remplacer la logique de classe sociale (classe ouvrière, bourgeoisie,  masse populaire etc…).

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