11 octobre 2021

Apprendre à déconstruire des murs

par

Crédit photo : Jackson David sur Pexels.com

Ça ne vous a pas échappé, on approche des présidentielles de 2022 et les débats n’ont jamais été aussi clivants et polarisés. Et dans ce cadre, on parle de plus en plus du besoin de « faire société ». L’expression peut paraître pompeuse je vous l’accorde. On entend par là (ré) apprendre à vivre ensemble, à la jouer collectif. Pas si simple apparemment. Parce que les fossés entre nous sont de plus en plus béants.

Mais l’éminent sociologue et philosophe Pierre Rosanvallon relève le défi. Pour analyser comment on a foré ces fossés et les résorber, il propose une nouvelle grille de lecture sociologique dans son essai sorti fin août dernier, Les épreuves de la vie, comprendre autrement les Français ?

Et devinez ce qu’il utilise comme prisme de lecture ? Et bien celui de la santé mentale. C’est-à-dire qu’il cherche à expliquer les phénomènes sociaux comme celui des Gilets Jaunes, en prenant en compte l’identité psychologique et les émotions qui nourrissent ces fractures : les sentiments de rejet, d’impuissance voire de ressentiment. Quand je vous disais que la santé mentale est un enjeu durable et sociétal !

Et c’est dans cet esprit que j’animais le live sur la santé mentale et les personnes afrodescendantes avec Jessica Galanth, fondatrice de Happiness Thérapie eGrâce Libissa artiste et comédienne engagée. Alors je préfère le dire tout de suite, cette newsletter n’est ni une thèse sur le sujet ni un rapport exhaustif des enjeux qui le sous-tendent. C’est simplement l’humble retranscription de ce live avec l’ajout de quelques punchlines de Harry Roselmack ou les modestes miennes.

Voir le live santé mentale et afrodescendance.

 

#1 SE DÉFINIR GRÂCE AUX MOTS

 

Le terme afrodescendant est un mot qu’on ne trouve pas encore dans les dictionnaires français. Preuve étant que mon fichu correcteur automatique le souligne à tout va. Il a en revanche été introduit dans le dictionnaire américain au début des années 2000 suite au programme d’actions de Durban (2001) et à la déclaration de Santiago (1998).

Cette introduction dans le langage américain a eu un double objectif :
– La reconnaissance des obstacles, des discriminations et des préjugés hérités de la période coloniale et de l’esclavage
– La reconnaissance de la contribution des afrodescendants aux patrimoines culturel et économique américains.⁠

Alors je ne dis pas que les US partagent une identité collective harmonieuse et que le racisme n’existe plus, loin de là. Mais la reconnaissance du terme afrodescendant a au moins eu un apport politique et psychologique pour les personnes touchées. C’est une approche bien différente de l’assimilation et l’universalisme à la française.

Dans le live, Jessica Galanth expliquait qu’elle préfère elle-même se qualifier d’afrodescendantes plutôt que de se référer à la “race”. Pourquoi ? Car la race fait trop référence à « la construction esclavagiste et colonialiste ». Mais aussi car ce terme permet une ouverture et d’intégrer du monde « au lieu d’être sectaire et de dire noir.  Parce qu’il y a des personnes qui ont un seul parent/ascendant noir, et qui ont envie de se revendiquer afrodescendants ».

Le mot permet aussi d’ouvrir le débat et l’identité personnelle comme l’exprimait Grâce Libissa :« Oui je suis une citoyenne française mais je suis aussi une femme afrodescendante. Cela signifie que je suis plurielle, et pourquoi devrais-je nier ça ? »

 

 

Soyons clairs, le terme afrodescendant fait débat. Par exemple Harry Roselmack, dans le 1 du 29 septembre « Comment réconcilier la France », préfère employer le mot noir avec quelques nuances néanmoins.
Je suis un Français noir fier de sa négritude”. Je ne me considère par comme un Noir Français car cela voudrait dire que la couleur de ma peau serait le radical identitaire et ma nationalité un auxiliaire”.

Ou encore les pays du Maghreb s’étonnent de ne pas pouvoir se retrouver dans la définition de l’afrodescendance (i.e il englobe uniquement les pays au sud du Sahara)! Ou encore certains Américains se demandent s’ils ne préfèrent pas le terme plus durablement installé “Afro-Américain… ?

Mais je n’ai pas à donner mon avis seul ici sur son emploi. Comme l’explique Mireille-Tsheusi Rober, militante antiraciste et présidente de l’ASBL Bamko en Belgique, le plus important c’est d’impliquer les personnes concernées dans cette définition.
« L’appellation, ce sont les autres qui t’appellent mais toi aussi qui t’appelle. Comment je m’appelle ne peut pas être déterminé par moi seulement ou l’autre seulement. C’est un échange. Pendant longtemps on ne nous a pas, les personnes noires, fait entrer dans cet échange. Se nommer fait partie du processus de résilience. C’est pour cela qu’il est nécessaire aujourd’hui que les médias sont attentifs à la manière la plus respectueuse de nommer les personnes ».

Parce que choisir les mots permet de s’approprier son identité.

 

#2 L’UNIVERSALISME N’EST PAS UN HUMANISME

Harry Roselmack évoque l’importance de l’identité psychologique dans la société. “Déterminer son identité psychologique pour un individu ou pour un groupe c’est partir de la question : qui suis-je pour moi-même ? Cette identité pour soi-même, qui peut être différente de celle que vous assignent les autres est un enjeu crucial. Elle définit largement les réactions et les postures dans l’espace social. Et plus l’identité personnelle est cohérente avec son identité dans le collectif, plus nous sommes apaisés.”
Alors laissons le choix aux personnes de se définir comme elles veulent.

Nos sociétés aiment les “matchs parfaits” ceux qui collent au sens commun validé. Ça marche pour le couple, la famille, le genre, la réussite (je peux vous en donner à la pelle) mais aussi le corps, les représentations et l’Histoire. Jessica nous évoquait par exemple les jeunes filles afrodescendantes qui se pincent le nez pour coller aux canons de la beauté blanche.

Grâce nous disait aussi qu’elle s’est sentie autorisée à aborder le récit de son histoire congolaise seulement à partir de ses études supérieures. « Lors d’un semestre nommé African American Studies, j’ai découvert énormément d’auteurs, et où je me suis rendue compte que je pouvais dire “je suis noire” et qu’il n’y avait pas qu’un seul récit. Jusqu’à ce semestre, on me disait que mes ancêtres étaient les Gaulois alors que ce sont ceux qui ont colonisé là où je suis née. Il n’y a pas une seule histoire, il y en a plusieurs. Sauf qu’on nous a promus un seul récit en France, celui de l’homme blanc conquérant en me demandant d’oublier le mien, mon récit. »

Lutter contre ce sentiment de ne pas coller aux bons standards ou à la bonne histoire induit des états émotionnels qui ne sont pas simples à gérer psychologiquement. Il crée de la dissonance cognitive : c’est ce dont parle Harry Roselmack lorsque notre identité réelle ne colle pas à l’étiquette que le collectif veut bien nous donner.

Et par ricochet on est sur la tangente, on fait gaffe à tout, on est dans l’hypervigilance : “Comment vais-je me coiffer pour que ça se passe bien ? Comment  vais-je faire pour être respectée ? À quoi puis-je aspirer ? Est-ce que j’ai le droit de penser ça ? Est-ce que j’ai le droit de m’exprimer dans cette réunion  où tout le monde est blanc et où on est 2 femmes sur 10 personnes ? » Ce sont exactement les interrogations que nous exprimaient Grâce Libissa.

Toutes ces questions du quotidien créent un état émotionnel et de réflexion rempli de tellement de contradictions et de complexité qu’ils mettent à mal l’estime de soi, voire la définition de soi et empêche d’être en altérité avec l’autre. Grâce propose pour aller plus loin la lecture : “Brainwashed Challenging the Myth of Black Inferiority” de Tom Burell.

Je comprends le besoin de cohésion d’un pays/d’une nation érigé(e). Mais le faire quoiqu’il en coûte au prix du bulldozer écrasant de l’assimilation n’effacera jamais la diversité. Ça finira toujours par créer un sentiment de mépris. “Le mépris est ressenti avec une violence considérable parce qu’il dit : nous ne sommes pas des égaux, nous n’appartenons pas au même monde. Le mépris est aussi fortement vécu car, dans nos sociétés, la promesse d’égalité est permanente.” Pierre Rosanvallon

 

#3 COMMENT DÉCONSTRUIRE LES MURS 

Harry Roselmack parle de l’esprit français comme d’un moteur commun. Je ne vais pas chercher à le définir ici mais en tout cas j’aime bien sa méthode pour y arriver. Elle se résume ainsi : faire tomber les murs qui se dressent entre nous. “Ce mur est une construction mentale que nous avons le pouvoir de déconstruire”.
C’est apprendre à se mettre à la place de l’autre. C’est s’éduquer sur le sujet. C’est recréer du dialogue des deux côtés. C’est se questionner. C’est toujours faire un pas de côté sur ce qui se dit dans les débats polarisés actuels. Et s’il vous plaît n’attendez pas à ce que ce soit les personnes qui en sont victimes qui vous mâchent tout le boulot car c’est fatigant comme le disait si bien Leah Green journaliste au Guardian à la suite du meurtre de Georges Floyd.
Alors pour ouvrir des perceptives et des discussions, voici quelques tips, complètement partiels et partiaux sur l’importance de prendre en charge la santé mentale dans les problématiques d’inclusion sociale.

Déconstruire les murs avec des livres

 

Colson Whitehead. Illustration par Jillian Tamaki pour The New York Times

 

Chimamanda Ngozie Adiche, Americanah (et toute son oeuvre)
Maya Angelou, Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage (et toute son oeuvre)
Gwenael Bourdon, Adel Benna et Siyakha Traoré, Zyed et Bouna
Ta Nehisi Coates, Une colère noire
Reni Eddo-Lodge, I’m No Longer Talking to White People About Race
Bell Hooks, Ne suis-je pas une femme
Toni Morrison, L’oeil le plus bleu
Racky Ka S, Menace(s) du stéréotype et perception de soi,
Comment modérer l’impact des réputations négatives sur les membres des groupes stéréotypés ? Le cas des femmes et des Noirs de France.
Colson Whitehead, Underground Railroad

 

Déconstruire les murs avec le digital 

Allysalama
Happiness Thérapie (of course)
i-_weigh
La Charge raciale
Therapyforblkmen

 

Déconstruire les murs avec des figures de proue

Dinos, rappeur français avec 93 Mesures sur l’album Stamina
Issa Raé que vous pouvez notamment voir dans INSECURE en tant que réalisatrice, productrice et rappeuse.. Allez voir sa masterclass sur la plateforme éponyme (abonnement payant).
Kerby Jean-Raymond, styliste et designer de sa propre marque Pyer Moss & directeur de création pour Reebok
Lil Nas X, rappeur américain militant LGBTQAI+
Lupita Nyong’o, 1ère femme afro-descendante oscarisée, regardez son discours
Marcus Rashford footballeur Anglais
Michaela Coel actrice, réalisatrice et productrice des séries I May Destroy You et Chewing-Gum

 

Déconstruire des murs avec les talks mūsae 

 

J’ai rencontré Banlieues Schooà Livry-Gargean dans le 93 en banlieue francilienne. J’ai eu une discussion passionnante avec Mona Amirouche et Sadio Konaté sur l’importance dans l’éducation scolaire de l’estime de soi, le besoin de reconnaissance, l’approche enfermante du système éducatif actuel qui ne permet pas d’exprimer le potentiel de chacun.e et de faciliter l’inclusion sociale. L’école a été créée en 2020 notamment avec le soutien de Banlieues Santé fondée par Abdelaali Elbadaoui.
Banlieues School met au cœur la santé mentale en déconstruisant les stéréotypes liés à l’éducation (autocensure, auto-exclusion, intériorisation de stigmates, paresse scolaire etc.)⁠

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