Trouble psy au travail : n'est pas Nicolas Demorand qui peut
Newsletter de Bessma Sikouk


Hello à tous.tes, on se retrouve pour cette nouvelle newsletter consacrée au handicap psychique dans le milieu du travail. À l’écriture, c’est moi, Bessma Sikouk, journaliste indépendante et spécialisée dans les questions de santé mentale. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire pour mūsae au sujet de l’accès aux soins en France. Aujourd’hui, je vais vous parler d’emploi, et surtout de ses aménagements lorsqu’on est concerné·e par un trouble psychique. Quelle est la réalité du marché? Quels sont les impacts sur l’embauche et l’évolution professionnelle ? Est-ce qu’il est facile aujourd’hui de faire son “coming out psy” au travail, ou bien n’est pas Nicolas Demorand qui veut ?
NDLR : nous n’utilisions pas ici la personnalité de Nicolas Demorand pour banaliser ou hiérarchiser les souffrances mais simplement pour rappeler que toutes les personnes concernées par un trouble psychique ne sont pas logées à la même ancienne en matière d’accès à l’emploi en fonction de leurs troubles, de leurs conditions de vie socio-économiques et du regard qu’on porte sur elles en retour.
75 à 80% des personnes en situation de handicap psychique seraient au chômage ou en inactivité.
Et les chiffres sont encore plus alarmants à la suite d’une hospitalisation en psychiatrie : seulement 20% des personnes concernées retrouvent un emploi d’après le baromètre UNAFAM 2025.
Parler de trouble psychique au travail est souvent à double tranchant : cela peut bien se passer et grandement faciliter la vie de la personne concernée, tout comme cela peut aussi freiner son embauche, son évolution et sa mobilité professionnelle.
Ces discriminations à l’emploi peuvent aggraver l’état de santé mentale des personnes concernées en freinant leur rétablissement. Aujourd’hui, on fait le point dans cette newsletter car trop souvent les concerné·es et leurs employeur·euses ignorent les droits et les recours possibles en matière de handicap invisible.
En théorie, depuis la loi handicap Loi n° 2005-102 du 11 février 2005, les personnes travaillant avec un handicap psychique bénéficient de droits clairs sur le papier : le droit au travail, pas juste un « accès » de principe, se faire reconnaître comme travailleur·euse handicapé·e (RQTH) qui est la clé pour faire valoir vraiment ce droit. L’employeur·euse, si son·sa salarié·e est reconnu·e porteur·se d’un handicap, est tenu·e d’aménager le poste (horaires aménagés, poste de travail adapté, etc.). Il existe aussi des protections contre la discrimination, même sans statut RQTH, le Code du travail interdit toute discrimination liée à l’état de santé ou au handicap et si c’est le cas, la personne concernée peut se rapprocher de l’inspection du travail, saisir le défenseur des droits et obtenir réparation devant les prud’hommes.
Quand la RQTH colle à la peau
Mais sur le terrain la réalité n’est pas toujours la même et dépend de nombreux facteurs. La connaissance des manager·euses de ce qu’est le handicap psychique, la mise en place d’un accompagnement global et personnalisé, la sensibilisation des collègues sont autant d’outils qui aident le parcours de celleux qui ont un handicap psychique.
Le plus souvent, en raison de la non-application de ces paramètres, nombreuses sont les personnes concernées par un trouble psychique à être exclu·es du monde professionnel du fait de leur trouble.
Parler de handicap au travail n’est pas évident.Alice Devès, fondatrice de Petite Mu, rappelle combien l’environnement de travail peut demeurer imperméable au handicap, d’autant plus lorsqu’il est psychique.
Déclarer son handicap, ce n’est pas neutre. Ce n’est pas un formulaire administratif. C’est une prise de risque professionnelle. Le handicap reste la première discrimination en France. C’est la peur d’être perçu·e comme moins compétent·e, moins fiable, moins rentable, dénonce-t-elle.
Si le droit se veut protecteur, sur le terrain de l’emploi, la RQTH n’assure pas que les droits des personnes en situation de handicap psychique soient respectés.
“La RQTH colle à la peau. poursuit Alice Devès. Officiellement, elle protège. Dans la réalité, elle peut aussi freiner une évolution, bloquer une mobilité, changer le regard des autres. Même quand rien n’est dit.”
Comme l’explique Marine Neuville, directrice du Fond pour l’insertion des personnes handicapées dans la fonction publique (FIPHFP), “seulement 21% de personnes en situation de handicap psychique sont en emploi, alors même que 44% des personnes en situation ont un travail. Non seulement on est discriminé en raison de son handicap mais lorsqu’il s’agit d’un handicap psychique, c’est encore deux fois plus compliqué.”
Ce qu’offre le cadre légal
Depuis le 1ᵉʳ janvier 2024, l’orientation vers un emploi en milieu ordinaire (salariat « classique ») est affirmée comme un droit universel pour les personnes en situation de handicap.“Globalement, en droit du travail, l’employeur·euse a une obligation très générale à l’égard de tous les salarié·es, qui est une obligation de préserver la santé”, explique Marie-Océane Gelly, avocate.
Lorsqu’on est concerné·e par un handicap psychique, on peut bénéficier de ce qu’on appelle dans le jargon : la RQTH : reconnaissance de la qualité de travailleuse, travailleur ·euse handicapé·e. Elle ouvre l’accès à un ensemble de mesures : aides à l’insertion, accompagnement spécialisé, aménagement du poste ou des horaires, accès à des contrats adaptés, maintien dans l’emploi ou reclassement si nécessaire.
Ce qu’il faut retenir de manière globale est que la RQTH qu’elle soit reconnue ou non, ne donne pas le droit à l’employeur·euse de porter une appréciation sur l’état de santé du·de le·la salarié·e. “Ce n’est pas son rôle, ce serait discriminatoire”, précise l’avocate. C’est le médecin du travail qui doit déterminer si un poste est adapté ou pas à l’état de santé du salarié. C’est avec lui que doivent être discutés et pensés les aménagements nécessaires (souplesse de l’organisation du travail, télétravail, horaires aménagés, etc).
Il existe aussi des dispositifs de soutien. Cap emploi ou l’Agefiph (pour le privé) ou le FIPHFP (pour le public) peuvent aider à l’embauche, à l’aménagement du poste, à la formation ou au maintien dans l’emploi.
Alexandre Lababsa, 34 ans, a été diagnostiqué d’un trouble psychique. Développeur web de profession, il a pu bénéficier d’aménagements de temps de travail et de ses tâches à accomplir au quotidien. Des changements lui ont permis de tenir psychologiquement au travail.
Il le dit clairement, ce qui a permis le succès de cette adaptation, c’est son manager avec qui il entretenait une relation solide : il y avait un réel lien de proximité. On faisait des points réguliers, environ une fois par semaine. Nous avons tissé un vrai lien de confiance, et non un lien descendant. Je me suis tout de suite senti à l’aise avec lui, il était vraiment à l’écoute et bienveillant. C’est ainsi que j’ai commencé à en parler en fait.”
En réalité, ça coince.
Mais dans la plupart des cas l’environnement professionnel est moins sensible au handicap psychique que dans le cas d’Alexandre. En effet, malgré de nombreux organismes de sensibilisation et des campagnes de déstigmatisation, les troubles psychiques pèsent encore très lourdement sur l’accès à l’emploi. Clichés, invisibilisation, rejet. Beaucoup hésitent à évoquer leur handicap, de peur d’être jugé·es, écarté·es ou « mis·e au placard ».
Nous recommandons aux gens qui ont un handicap psychique de ne pas en parler au travail car nous observons qu’il persiste une vision négative et fausse sur les troubles psychiques”, rappelle Michel Doucin, expert emploi à l’UNAFAM.
Ces craintes freinent logiquement la demande de RQTH et donc l’accès aux aménagements nécessaires.
On constate aussi la complexité et lourdeur des démarches. La RQTH reste un parcours administratif, parfois long, intimidant, et la méconnaissance des dispositifs rend difficile l’accès même pour celleux qui en auraient besoin. Les causes : parcours éclatés et coordination difficile. Entre les services de l’État, les associations, les employeur·euses, les soins, l’accompagnement social, la multiplicité des interlocuteur·ices peut rendre le suivi difficile, surtout lorsque la santé mentale varie dans le temps.
Un constat que partage l’UNAFAM, puisque comme l’indique Michel Doucin : “II y a tout ce qu’il faut en termes de lois, maintenant il faut qu’elles soient réellement. Alors on parle d’emploi protégé, on peut penser qu’il y a une protection particulière, mais en vérité il n’y en a aucune. C’est le même droit du travail qui s’applique à tout le monde. Sur le papier, il est protecteur, puisqu’il dit que l’employeur·euse a une responsabilité sur la santé de ses employés. Mais ça reste très flou dans les faits. Et s’il y a tant de burn-out, aujourd’hui, c’est bien car les conditions ne sont pas réunies comme elles le devraient”, conclut-il.
Aussi, sur le terrain, les aménagements peuvent ne pas être suffisants, adaptés et installés à temps. D’autant plus que Michel Doucin déplore “le manque de formation des médecins du travail” , qui devrait pourtant d’après lui, jouer un rôle de coordination et de facilitation du parcours d’adaptation au travail d’une personne avec un handicap psychique. “Il faut davantage former les médecins du travail aux troubles psychiques”, insiste-t-il.

La précarité, le chômage et l’isolement sont encore monnaie courante pour les personnes ayant un handicap psychique.
Malgré des progrès, le taux d’emploi des personnes en situation de handicap demeure faible, et la reconversion, l’évolution de carrière ou la stabilité reste fragile. Un alignement de l’application de la loi avec le cadre professionnel est nécessaire pour une réelle amélioration des conditions de travail des personnes vivant avec un handicap psychique. D’autant plus que, comme l’explique la sociologue Claire Le Roy Hatala, autrice du livre La vérité sur les troubles psychiques au travail, les troubles psychiques sont courants. Ils sont compatibles avec une vie professionnelle. C’est surtout le déni, le silence et l’organisation du travail, plutôt que les troubles eux-mêmes, qui rendent les choses ingérables.
Le handicap psychique, contrairement à d’autres handicaps, varie énormément. Mais avec de l’accompagnement, une personne concernée peut se rétablir. Elle peut tout à fait avoir une vie épanouie si elle bénéficie d’un bon accompagnement.

- Les consultations du bâtonnier de Versailles. Elles sont 100 % accessibles aux personnes en situation de handicap pour aborder la question de leurs droits. Ces permanences ont lieu au sein du tribunal judiciaire de Versailles.
- Clubhouse : L’association contribue à la lutte contre la stigmatisation et à faire changer les regards sur la santé mentale, notamment grâce à la CLUBHOUSE France Academy qui forme et accompagne les employeur·euses autour des enjeux de la santé mentale en milieu professionnel.
- La rubrique emploi de l’association UNAFAM.


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