L’autodiagnostic, se comprendre ou se tromper ?
5 signes que tu es TDAH. Si tu fais ça, tu es anxieux·se. Les contenus sur la santé mentale explosent. Sont-ils utiles ou dangereux ?
Hello à tous·tes,
Il y a 5 ans, lorsque je lançais mūsae, la santé mentale était quasi absente du débat public. Aujourd’hui, elle est partout, notamment sur TikTok. « 5 signes que tu as le TDAH », « si tu fais ça, tu es anxieux »… Les contenus sur la santé mentale explosent. Parmi eux, un phénomène est en plein essor : l’autodiagnostic. Pourquoi est-ce qu’il nous attire autant ? Que dit-il de notre rapport à la santé mentale ? Et pourquoi peut-il aussi poser problème ? Non pas au sens moral : démocratiser le sujet est essentiel, et ce serait étrange de ma part de dire le contraire, mais au sens de l’efficacité.
Bref, on en parle dans cette longue newsletter. Oui, ça faisait longtemps que je ne vous avais pas écrit, alors j’ai mis les bouchées doubles. Juste, tant que je vous tiens ici, j’ai une annonce spéciale à vous faire.
mūsae est fière d’être partenaire de Susurre, le nouveau festival de podcast de la Gaîté Lyrique, les 25 et 26 avril.
Il vous propose un espace-temps à la fois refuge et ouvert sur notre monde. Durant tout un week-end, retrouvez les voix majeures de la santé mentale en France.
Dans ce cadre, avec les copain·es de Délire et de la Fabrique des Soignants, on vous a concocté un beau moment autour de cette question : comment être proche de quelqu’un qui va mal, sans étouffer, sans s’oublier, sans s’effacer ?
Rendez-vous à la fin de cette newsletter pour toutes les infos.

J’espère vous y voir.
Bonne lecture.
Bisous
Christelle
L’autodiagnostic : une tendance massive
En 2025, The Guardian publie une enquête sur les contenus TikTok liés à la santé mentale. Avec une équipe de psychologues et de médecins, ils analysent des vidéos portant le hashtag #mentalhealthtips. Résultat : 52% des contenus posent problème. Pas forcément parce qu’ils sont faux. Mais parce qu’ils sont souvent trop vagues et inutiles, parfois trompeurs et, la plupart du temps, insuffisants pour réellement aider. Parmi ces contenus, une catégorie réapparaît souvent : ceux qui encouragent l’autodiagnostic.
C’est-à-dire ? Dans son dernier ouvrage, le psychiatre David Masson définit l’autodiagnostic comme le fait pour une personne de s’attribuer elle-même un trouble psychique à partir de ses propres symptômes, auto-observés ou rapportés, sans évaluation et validation cliniques par un·e professionnel·le de santé mentale.

Une simplification à outrance
Sur TikTok, cela prend des formes très reconnaissables :
- “5 signes que tu es TDAH”
- “Si tu fais ça, tu es anxieux·se”
On y retrouve souvent :
- Des symptômes très génériques qui sont en réalité des émotions ou des sensations qu’on peut tous·tes ressentir : anxiété, colère, perte de concentration, fatigue, tristesse,ballonnement, insomnie, stress, etc.
- Des mises en scène émotionnelles
- Et des histoires qui nous font nous identifier immédiatement
Ces contenus sont souvent très réducteurs et brouillent les repères. Le TDAH, par exemple, est bien plus complexe qu’une simple liste de symptômes ou de comportements très répandus, comme la procrastination, la distraction… Ce post l’explique parfaitement :
D’autres formats vont encore plus loin en ayant flairé le filon commercial. C’est le cas des « bingos du TDAH » Grâce, à cause de ce bingo, ça ne manque pas : on va se reconnaître à coup sûr comme dans l’horoscope : c’est ce que l’on appelle “jouer sur nos biais de confirmation” comme l’explique le chercheur Mickaël Worms-Ehrminger dans son livre : Communiquer en santé mentale. Repères pour de nouvelles stratégies et pratiques. Presse de l’EHESP. 2026.

Simplification du trouble
Il n’y a pas que sur le TDAH que les contenus autodiagnostiques prolifèrent. Il y a également ceux concernant le trouble anxieux généralisé. Ils nous font croire que ressentir une émotion comme l’anxiété est nécessairement le signe d’un trouble installé. Or, vivre une émotion comme l’anxiété, c’est désagréable, mais c’est courant ; cela ne signifie pas pour autant qu’on a un trouble anxieux.
Être triste ne signifie pas non plus être en dépression. Une émotion n’est pas un diagnostic.
Comme l’explique le psychiatre David Masson, ce qui distingue un trouble, ce sont :
- la durée
- l’intensité
- la fréquence
- et l’impact sur la vie quotidienne
Autrement dit, ce qui est important pour faire la différence entre une souffrance passagère et un trouble psychique, au-delà des symptômes, c’est la question des seuils. Par exemple, la dépression ne se résume pas à un « coup de déprime » : elle implique une altération durable du fonctionnement, d’après la docteure en santé publique Astrid Chevance, avec qui j’avais coécrit une newsletter à ce sujet.
Ce que dit l’autodiagnostic de notre rapport à la santé mentale
Ok, donc les contenus d’autodiagnostic sont rarement nuancés ni détaillés. En revanche, ce qui m’intéresse, c’est ce qu’ils disent de notre rapport à la santé mentale et pourquoi on a besoin de s’emparer de ce sujet de cette manière-là. N’oublions pas non plus qu’au départ, sans les réseaux sociaux, la santé mentale n’aurait sans doute pas émergé dans le débat public. À l’instar de Me Too, ce sujet est d’abord né dans cet écrin avant d’intéresser les médias « mainstream ».
Aussi, si ces contenus rencontrent autant de succès, ce n’est pas un hasard. C’est parce qu’ils répondent à des besoins très concrets des personnes qui les consomment.
J’en vois plusieurs comme :
Mettre des mots sur une souffrance
Quand on va mal, on cherche à comprendre aussi pour s’en sortir. Si on s’intéresse aux contenus autodiagnostic c’est car on veut arrêter de souffrir de :
- Un réel mal-être psychique.
- Ne pas savoir qui nous sommes.
- Ne pas être représenté·e
- Ne pas avoir le droit d’être qui on est ou qui on a envie d’être, tout simplement.
Rompre l’isolement
S’identifier à un contenu, c’est parfois se dire : “je ne suis pas seul·e” C’est notamment le cas du fondateur de Bonjour Anxiété dont je parle dans mon livre. Les réseaux sociaux et les contenus sur la santé mentale lui ont permis de s’identifier à des pairs et de créer des espaces de partage bien avant que la santé mentale ne fasse partie du débat public.
S’informer plus facilement
Se tourner vers des contenus qui incitent à l’autodiagnostic s’explique aussi par leur accessibilité. On ne va pas se mentir, ils donnent davantage envie de s’intéresser au sujet de la santé mentale que les contenus scientifiques. Le point d’entrée (aka le hook) sait capter notre attention. Le langage utilisé est accessible. Les exemples sont ancrés dans la réalité des personnes concernées. Le graphisme est plus cool. Et parfois, ils proposent des “conseils pratiques”, perçus comme plus accessibles, plutôt que des diagnostics plus complexes ou contraignants.
Faire face à un manque d’accès aux soins
En France, 87% de la population vit dans un désert médical et 6,7 millions de personnes n’ont pas de médecin traitant. Dans ce contexte, l’autodiagnostic est en réalité la première porte d’entrée vers le soin une fois qu’on a pris conscience de notre mal-être. C’est précisément ce que nous dit, David Masson.
“Il serait injuste de réduire l’autodiagnostic à une erreur : il témoigne d’un effort sincère de compréhension de soi, dans un contexte où l’accès à un professionnel peut être particulièrement difficile. Il peut faciliter la décision d’aller voir un professionnel”.
David Masson.
Reprendre le pouvoir
L’autodiagnostic, c’est aussi une manière de reprendre le pouvoir sur son expérience de la souffrance psychique et de s’affranchir de la parole des « blouses blanches ». Il brise la verticalité des savoirs entre les sachant·es et les personnes concernées.
Je pense notamment à ce témoignage sur l’autisme de Nicolas Galita qui m’a marquée.
Je ne sollicite pas ton avis professionnel sur l’autisme, son autodiagnostic ne te regarde pas. Alors peut-être, juste peut-être, au lieu de te précipiter sur Internet pour gaslighter les personnes qui cherchent de l’aide, tu devrais plutôt militer pour que le domaine médical évolue afin de devenir accessible et équitable pour tous. Un excellent point de départ serait de commencer par démanteler ton propre validisme.
Ce type de prise de parole rappelle une chose essentielle : l’expérience vécue a de la valeur. Et la défiance envers les professionnel·les de santé s’ancre aussi dans des expériences de violences ou d’invisibilisation.
Pour toutes ces raisons, il serait trop simple de diaboliser l’autodiagnostic et de traiter d’imbéciles les personnes qui y recourent.
Mais là où le bât blesse, à plusieurs reprises
#1 Les algos capitalisent sur notre fragilité émotionnelle
Il est essentiel de développer nos connaissances en matière de santé mentale. Mais pour monter en compétences sur le sujet, il nous faudrait des contenus nuancés, contextualisés, proposant des ressources adaptées. Malheureusement, ce n’est pas ce que les algos mettent en avant. Pourquoi ? Car ils adorent capitaliser sur la fragilité émotionnelle des personnes pour générer de l’engagement. C’est le principe de l’économie de l’attention.
#2 L’autodiag individualise des problèmes complexes.
Donc, vulgariser ou démocratiser, ok. Simplifier à outrance en devenant manichéen, non. Dire que tu es l’anxieux·se de service et que tu souffres sans doute d’un trouble généralisé revient à te faire porter seul·e le poids de ta souffrance psychique.
En réduisant la santé mentale à des listes de symptômes, les contenus autodiagnostics oublient tous les autres paramètres systémiques qui sont essentiels à prendre en compte. Le monde qui nous entoure influe sur notre santé mentale comme :
- L’histoire personnelle
- Le tissu social.
- Les conditions de vie : environnement, politiques sociales et économiques, contexte culturel (stigmatisation ou non de la santé mentale, par exemple).
- Les déterminants économiques.
#3 S’enfermer derrière une identité.
L’autre risque de cette simplification à outrance des contenus autodiag, c’est l’essentialisation. Les hashtags comme #anxiety, #adhd ou #depression créent des communautés… Mais aussi des formes “d’assignation sociale”. À force de les consommer, on peut finir par se définir uniquement à travers un trouble supposé. Et comme le souligne Mickaël Worms-Ehrminger, toute remise en question de ce diagnostic peut alors être vécue comme une invalidation de soi.
Trop de diagnostics tuent le diagnostic
Dans cette perspective où le diagnostic est partout et nulle part, j’ai beaucoup aimé la vision partagée par l’excellent psychologue et neuroscientifique, Albert Moukheiber, lors d’une conférence cet hiver. Il mettait en garde contre un risque de psychiatrisation de la société qui peut engendrer un “looping effect”. Ce concept a été théorisé par Ian Hacking. Il dit que le processus de diagnostic est interactif. Lorsqu’on nomme quelque chose, on peut ensuite adapter notre comportement pour correspondre au diagnostic. Les personnes déclarées concernées deviennent actrices de leurs diagnostics. Elles modifient leur comportement en s’adaptant au diagnostic. Bon je crois que c’est mieux expliqué dans le schéma ci-dessous.

Faut-il pour autant rejeter l’autodiagnostic ?
Pas forcément. Ok super Christelle, mais pourquoi? Au risque de me répéter, je reprends à nouveau les termes de David Masson.
“L’auto-diagnostic peut être un outil ou un piège selon qu’il ouvre ou qu’il ferme le dialogue. Il peut être une porte d’entrée et renforcer le pouvoir d’agir du patient, mais il ne peut pas remplacer l’évaluation clinique, seule capable d’apporter une compréhension globale et nuancée de la situation psychique”.
Le vrai enjeu réside donc comme d’hab dans la nuance. Le problème n’est pas l’autodiagnostic. Le problème, c’est la manière dont on parle de santé mentale. Entre le silence d’hier et la simplification d’aujourd’hui, il reste un espace à inventer.
Un espace où l’on peut :
- Sensibiliser sans individualiser, en proposant des ressources pour ne pas laisser les gens seuls face à leur souffrance.
- Informer sans essentialiser en expliquant l’aspect systémique des paramètres qui impactent notre santé mentale
- Et, surtout, peut-être proposer des politiques publiques où l’on investit enfin dans l’accès aux soins. Parce qu’aucun contenu, aussi viral soit-il, ne remplacera un accompagnement adapté.
Et vous, vous en pensez quoi ? Est-ce que ces contenus vous aident? Ou vous perdent davantage ?

Communiquer en santé mentale. Repères pour de nouvelles stratégies et pratiques, Mickaël Worms-Ehrminger. Presse de l’EHESP. 2026
Santé mentale : ce que peut vraiment la psychiatrie, David Masson. Édition du Détour, 2025.
Les comptes de : Psychiatrie sans filtre, DR Nelakpsy ou encore Culture Psy
Susurre Festival, Gaîté Lyrique.
Être là. Comment on aime quelqu’un qui souffre ? Session d’écoute et talk mūsae x Délire X La Fabrique des Soignants.

Session d’écoute de notre dernier hors-série Délire sur l’anorexie mentale suivie d’un talk. Marianne Fougère, Kendrys Legenty, Christelle Tissot et Claire Zarnitsky ouvrent la conversation. Comment être proche de quelqu’un qui va mal, sans étouffer, sans s’oublier, sans s’effacer ? Entre vécu intime, soin par les pairs et alternatives au système, un talk à quatre voix là où l’intime rencontre le politique.
Rendez-vous samedi 25 avril de 15h30 à 17h au Forum de la Gaîté Lyrique. Entrée libre.
