Pilates Girl : la rébellion gainée
Newsletter d'Anaïs Nighoghossian


Toutes mes copines font du Pilates ; ma mère fait du Pilates ; pourtant, je n’ai jamais franchi la porte d’un studio. J’ai quelques résistances. Dès qu’un mouvement marginal échappe à la sous-culture qui l’a fait naître pour devenir un phénomène social, j’ai tendance à m’en méfier. Je redoute l’esprit de système, ses normes, ses contradictions. Exposée aux contenus promouvant la discipline sur les réseaux sociaux, j’ai souhaité interroger ses représentations et déconstruire un archétype : celui de la Pilates Girl. J’ai trente-sept ans, je suis parisienne, communicante, auteur et enseignante en Science de l’Information et de la Communication à la Sorbonne, et je n’ai jamais fait de Pilates
L’émergence d’une nouvelle nébuleuse culturelle
Depuis quelques années, l’on assiste, dans les grandes villes, à l’émergence et à la prolifération de studios de Pilates. Classique, contemporain, dynamique ou “Reformer”, la confusion des genres et des pratiques s’impose, à l’instar d’une forme de prosélytisme qui divise amateur·ices et expert·es. Entre les deux, une vaste nébuleuse réunissant une communauté d’adeptes, non pas d’une pratique exigeante voire ascétique, mais sensible à l’esprit de la discipline et à ses marqueurs culturels.
Si l’on peut parler d’accessibilité face à la multiplication des ouvertures de salles, le ticket d’entrée demeure élevé, avoisinant 35 € pour une séance d’une heure. Instagram s’en affole ; on dénonce l’élitisme parisien, l’entre-soi, la pratique devient un marqueur de classe. Comment interpréter cet engouement ? Dans quel mouvement de société s’ancre le stéréotype de la « Pilates Girl » ? C’est ce sur quoi j’ai choisi d’enquêter
Communautés de consommation, communautés culturelles
Androgyne ou hypersexualisée, la Pilates Girl est une cible de choix pour les marques. Au-delà d’une pratique, elle véhicule un mode de vie, un mode de consommation, un système de valeurs.
Le succès de la marque vestimentaire alo est emblématique de cette nouvelle donne. Alo yoga, devenu alo, affranchi de son ancrage sportif, symbolise le passage d’une pratique sportive à une esthétique de classe. Pensé pour celles qui revendiquent une esthétique du sport « effortless » (en français « sans effort ») l’équipementier s’est imposé comme un acteur culturel de premier plan auprès de consommatrices en quête de marqueurs sociaux distinctifs. En portant alo, la Pilates Girl se socialise, marquant ainsi son appartenance à un groupe culturel désirable et différenciant. Elle revendique un mode de vie aspirationnel, devenu un formidable écrin publicitaire. Élitiste pour certains, discriminante, la pratique du Pilates en tant qu’acte de consommation culturelle cristallise des complexes identitaires et des complexes de classe.
Retour aux origines — L’ascèse fondatrice
Pour bien comprendre ce déplacement de valeurs, il faut revenir aux origines. Au début du XXe siècle, Joseph Pilates, alors prisonnier de guerre en Angleterre, développe depuis sa cellule une méthode d’étirements destinée à lutter contre la sédentarisation dont souffrent les détenus. Les conditions d’entraînement sont spartiates, le corps devient sujet d’une pratique quotidienne et répétitive qui n’a d’autre vocation que sa régénérescence. Dans le Pilates originel, il y a une ascèse, une exigence, un dénuement.
Pilates et santé mentale — Vers une réduction des troubles anxio-dépressifs
Au-delà de ses bénéfices sur la tonicité du corps et son maintien, la pratique du Pilates est réputée pour ses bienfaits sur notre santé mentale. Réduction du stress par le contrôle de la respiration, amélioration du sommeil, prévention ou réduction des troubles anxio-dépressifs. La méthode développée par Joseph Pilates repose sur six principes fondateurs, souvent mis au cœur de nombreuses approches thérapeutiques : centrage, concentration, contrôle, précision, flux et respiration. Des études scientifiques portant sur des sujets atteints de troubles anxieux ont démontré une réduction des symptômes après avoir suivi un programme de séances hebdomadaires de Pilates d’une durée de 6 à 16 semaines.
Une méthode aux bienfaits avérés pourtant encombrée d’une étiquette qui interroge. Au-delà de la pratique elle-même, l’esthétique du Pilates teinte nos imaginaires de références et de standards normatifs, neutralisant son ambition originelle.
Pilates, entre affranchissement et retour à la norme
Dans une société valorisant le mouvement, une certaine fluidité et l’émancipation des travailleur·euses indépendant·es, la Pilates Girl trouve un terrain d’épanouissement. La pratique du Pilates répondrait à cet idéal de mobilité et d’affranchissement, s’opposant à la sédentarisation des modes de vie en entreprise où la reprise en main de sa liberté commence par la reprise en main de son agenda.
Cette exigence de fluidité impose de nouvelles normes physiques et corporelles qui convergent et s’incarnent dans un archétype : la Pilates Girl.
Quand la discipline sculpte : naissance d’un nouvel idéal corporel
À l’origine pensé pour les prisonniers, le Pilates est d’abord une discipline masculine qui nécessite force, mise en tension musculaire et répétition dans l’effort. Le schéma d’apprentissage est inspiré de l’esprit de caserne dans sa dimension rudimentaire, dépouillée et presque militaire. La prise de conscience des morphologies individuelles et la possibilité d’un affranchissement par la discipline favorisent l’émergence de nouveaux standards corporels. Il s’agit de sculpter, de transformer, de réformer. Le corps devient l’objet de métamorphoses programmées, encouragées par la croyance dans la toute-puissance de la volonté, principe moteur et transformateur.
La discipline se féminise à mesure qu’elle se démocratise. L’esthétisation de la pratique et des corps prend le pas sur sa dimension thérapeutique.
Le Pilates s’impose comme une discipline préventive à des fins cosmétiques. Le ventre est plat, la silhouette gainée, les muscles allongés. On efface les volumes, on affine, on dessine, comme le sculpteur polit son argile.
La conquête du corps de la Pilates Girl, présenté comme l’idéal du corps féminin, suppose la soumission à ses règles, à son hygiène alimentaire, à ses renoncements. L’érection de standards inatteignables, si ce n’est au prix de frustrations mortifères, peut tendre à la prolifération des troubles des conduites alimentaires chez les adolescentes comme chez les jeunes femmes. Ce trouble psychique traverse les époques et les sociétés, et toujours se ravive dès lors qu’une mouvance communautaire se mue en standard sociétal.
Pilates Girls vs Gym Girls — Deux esthétiques concurrentes
Deux esthétiques se côtoient et rivalisent. Deux représentations du corps dompté, corrigé, optimisé. D’un côté, l’esthétique de la Pilates Girl ou Clean Girl aux mensurations calibrées, privilégiant l’étirement, l’effacement au relief. De l’autre, l’esthétique de la Gym Girl, adepte des salles de sport et de musculation. Ces Girls who lift, consommatrices de boissons protéinées et blancs d’œufs en poudre, valorisent non seulement la vigueur de leurs muscles, mais leur force et leur amplitude.Rivalités des clans dans l’arène de la performance, avec pour dénominateur commun la discipline, érigée en valeur suprême.
Je suis allée à la rencontre de Clara Tatjanaa (@claratatjanaa), professeur de Pilates à Paris, pour l’interroger sur les représentations associées à sa discipline.
“La Pilates Girl fait vendre. La minceur fait vendre. Le reste - technique, performance, plaisir du mouvement passe au second plan. »
Si, comme l’évoque Clara, l’esthétique l’emporte sur l’exigence de la pratique, si l’enveloppe extérieure s’impose comme ultime produit d’appel, la Pilates Girl constituerait un nouvel avatar du féminin, charriant fantasmes et projections.

Clara Tatjanaa. Crédit photo
Du clean au désir : la Pilate Girl au cœur des imaginaires masculins
La Pilates Girl serait-elle devenue l’archétype de la femme idéale ? À en croire les discours et imaginaires véhiculés par les réseaux sociaux, la Pilates Girl serait la cible parfaite des masculinistes, cette communauté d’hommes revendiquant leurs intérêts de façon plus ou moins radicale selon les courants. Chez certains “mascus” défenseurs d’une vision polarisée des différences hommes-femmes, la Pilates Girl répondrait aux critères du genre : docile, sage et équilibrée. Un “green flag” devenu l’antidote aux maris jaloux et autoritaires. D’après les témoignages des “mascus”, la Pilates Girl serait “mariable”.
Pour Clara, elle est “le fruit d’un fantasme, alimentée par certains masculinistes à la virilité discutable. Il faut dépasser ces représentations et penser la pratique dans un rapport au corps intime et individualisé.”
Selon certains commentateur·ices, la figure de la Clean Girl inspirée des Pilates Girls, serait récupérée à des fins politiques. Entre hygiénisme et puritanisme, de multiples courants de pensée extrémistes et radicaux s’emparent de cet archétype pour le convertir en norme sociale de référence sur l’échiquier de la féminité. Comment la Pilates Girl peut-elle échapper à sa propre caricature ? Comment une pratique assidue du Pilates peut-elle réellement inscrire le sujet dans un rapport au corps authentique et sincère, par-delà les assignations sociales et identitaires ?
Le Pilates comme espace de liberté identitaire
Clara affirme enseigner le Pilates “sans rigidité quant à l’exécution du mouvement.” Dans ses cours, chaque élève s’approprie une méthode en vue d’une interprétation personnelle.
“On réduit trop souvent le Pilates à une silhouette. C’est aussi une pratique psychologique. Ses principes - concentration, contrôle, fluidité - sont des façons d’être au monde, pas seulement des exercices. “
Une nouvelle relation au corps peut alors advenir, révélant les marqueurs, les tracés et les contours individuels, par-delà les clivages et représentations communautaires.

Si les tarifs des cours de Pilates dans les grandes villes sont souvent prohibitifs, sa pratique n’est pas inaccessible !
- Les forfaits et crédits Class Pass vous donneront accès à un panel d’options en salle ou en studio, moyennant un abonnement mensuel compris entre 19 et 49 €.
- De nombreuses MJC de quartier proposent chaque semaine des cours de Pilates collectifs en gymnase ou en centres sportifs.
- Plus que jamais, le Pilates se pratique à domicile. Des programmes de 30 à 40 minutes sont disponibles gratuitement sur YouTube pour une initiation à la discipline ou pour un entraînement plus régulier. Idem depuis votre mobile, via les applications 5 minutes de Pilates ou encore sur le site de Violette Meens, ancienne danseuse, c’est la plus engagée et à l’écoute des professeur·es de Pilates (enfin d’après moi, Christelle ;)).
Cette newsletter a été éditée par Christelle Tissot.