Le désir d'enfant
Pourquoi choisir la parentalité ou non ? Quel poids ont ses multiples injonctions sur notre santé mentale ?

Hello et bienvenu·es à toutes les personnes qui nous ont rejointes sur Substack. On est super contentes de vous envoyer cette première missive ici. Pour celleux qui nous découvrent, deux jeudis par mois nous décryptons un sujet de société par le prisme de la santé mentale.
Une fois n’est pas coutume chez mūsae, elle a été écrite à trois plumes : Agathe Kupfer, Charlène Deveaux et moi. Dans cette newsletter, on avait envie d’aborder la question du désir d’enfant et de ses intrications avec notre santé mentale. Ces dernières années sont marquées par la résurgence de politiques natalistes : faire des enfants pour relancer l’économie d’un pays. Or, la parentalité est une question proprement intime.
Être un « bon » parent
Sommes-nous prêt·es ? Cette question revient souvent chez les personnes qui se questionnent sur la parentalité. Parfois il est recommandé avant de devenir parent de faire une thérapie pour éviter de leur transmettre des traumatismes que nous conservons enfouis en nous. D’autant que la pression pour « réussir » à être un « bon parent » peut inclure l’enfant dans certaines approches psychologiques qui devra rassurer les parents sur cette angoisse.
Dans un article très pertinent de Psycom à ce sujet, on peut lire : « Devenir parent peut renvoyer à des manques, des angoisses, des peurs qui sont liées à sa propre enfance. » La maternité et la grossesse particulièrement font resurgir des questions sur sa propre enfance et son expérience de la maternité à travers ses liens avec ses parents. Souvent, on doit se confronter seul·e à notre monde intérieur voire à nos traumas. Parfois, il nous est même difficile d’envisager la parentalité quand nous estimons ne pas aller bien. C’est le cas d’une lectrice de mūsae qui considère que « [sa] santé mentale n’est pas assez stable », entre autres, pour envisager « vouloir » un enfant.
« Alors que, jusque-là, la jeune femme avait principalement regardé vers l’avant, vers le futur, vers la femme qu’elle désirait devenir, la présence de son enfant la pousse à faire un retour en arrière, à se questionner sur l’enfant qu’elle a été, sur les parents qu’elle a eus, sur l’histoire et le vécu de ces parents dans leur lien à elle-enfant », explique la pédopsychiatre Nathalie Nanzer dans un article pour la revue Psychothérapies à propos de devenir mère.
Être accompagné·e pendant ce processus par un·e thérapeute permet de mieux appréhender ces sensations de « vertige ». Vouloir devenir parent interroge tout autant notre passé que notre futur. En ayant un enfant, on se rend compte de son vieillissement, il marque le passage à une autre génération.
Si ces sentiments sont trop douloureux et l’acceptation de cette nouvelle réalité trop difficile, le processus est interrompu. Ce blocage peut se manifester par le biais « d’angoisses, de sentiments d’incapacité, de dépression ». Les parents pourront aussi projeter sur leur enfant « des projections et des identifications parentales qui servent à compenser ou masquer la perte non acceptée ».
Enfin, le développement personnel des parents pendant leur parcours parental a des conséquences sur leur santé mentale qui influence leur capacité à s'adapter aux défis de la parentalité et à maintenir un bien-être émotionnel équilibré. C’est une énième source d’angoisse, mais c’est à notre sens le point le plus important à aborder lorsque l’on désire créer une famille.
Le « bon » timing
Être prêt·e peut aussi inclure la question du timing : est-ce trop tard ou trop tôt ? L’âge des femmes est souvent abordé lorsqu’on évoque la question de la parentalité. « Tu es trop jeune encore pour avoir un enfant, tu as la vie devant toi » ou alors, passé 30 ans, « si tu veux un enfant, il ne faudrait pas que tu tardes non ? ».
La pression du temps qui passe n’est pas la même chez les hommes et les femmes. À peine sorties des études et ayant décroché notre premier job (en moyenne 29 ans pour un CDI), nous avons littéralement 5 à 7 ans pour trouver un mec, un job épanouissant, et faire des enfants. Si on loupe cette fenêtre de tir nous sommes taxées d’égoïstes, de carriéristes, de femmes trop fêtardes, et si nous sommes célibataires, c’est encore pire nous ne sommes définitivement plus aimables. C’est ce qu’on m’a dit en tout cas (pardon c’est Christelle qui parle ici. Je vous en dis plus dans cette précédente newsletter).
Une lectrice de mūsae nous confiait qu’elle avait « peur pour [sa] carrière et pour [son] couple ». Judith Duportail dans son excellent livre Maternités rebelles paru aux éditions Binge Audio nous explique que l’horloge biologique est hautement politique en s’appuyant sur l’ouvrage de Susan Faludi, Backlash, paru en 1991.
« Vous avez voulu la liberté ? Ce sera au prix de votre bonheur. Vous avez voulu travailler ? Vous serez rattrapée par la biologie. Vous voulez choisir quand être mère ? Vous allez le regretter. Ce sera au prix de votre santé. De celle de votre bébé. » - Judith Duportail dans Maternités Rebelles.
« De quoi tu te plains ? »
La mystification de la parentalité dans les mœurs contemporaines est une source de pression et d'anxiété pour de nombreux parents et rentre forcément en compte lorsqu’il faut faire un choix. Sous l'influence des médias ainsi que des normes sociales et culturelles idéalisées, la parentalité est souvent présentée comme une expérience de bonheur et d'épanouissement, presque de plénitude, occultant les réalités multiples et diverses. Les réseaux sociaux regorgent de photos de familles parfaites, de récits de réussites parentales et de conseils d’expert·es en tout genre.
Ces représentations peuvent amener les parents à se comparer constamment et à se sentir insuffisants lorsqu'ils rencontrent inévitablement des difficultés. Pour cause, les attentes de la société peuvent être particulièrement oppressantes : « De quoi tu te plains ? Prends exemple sur les générations d’avant, personne ne rechignait jamais. C’est ton rôle désormais et tu devrais être heureux·se comme ça. »
Malgré des avancées sociétales importantes, la société reste empreinte de normes qui poussent à la parentalité en général, surtout à la maternité pour les femmes. Il n’y a qu’à voir le traitement sur les réseaux sociaux des femmes qui disent ouvertement ne pas vouloir d’enfants. Elles sont souvent qualifiées « d’égoïstes » comme le rappelait très bien la journaliste Salomé Saqué au micro de France inter après avoir reçu de vives critiques à ce sujet. Dans certains milieux militants, les remarques peuvent être inversées. Une volonté d’enfant est souvent perçue comme une conformation à une norme et non pas un projet de vie personnel.
Si la parole s’est libérée autour de ce sujet et que nous avons accès à une diversité de récits et d’expériences, il reste toujours difficile de savoir où se situer. Le jugement des autres peut aussi fortement affecter notre rapport à la parentalité et faire naître des remises en questions sans fin. Aussi, comment savoir à quoi s’attendre ? Comment anticiper une expérience si intime et unique ?
Face à des attentes idéalisées, la réalité quotidienne peut être dévastatrice pour de nombreux parents. L’exemple de la dépression post-partum en est la preuve. D’autant que cette phase peut se transformer en une lutte persistante contre le burn-out parental. La connaissance de ces difficultés permet un choix plus éclairé mais peut aussi le dissuader.
Nous avions justement donné la plume à Vanessa Gascq dans une newsletter sur la santé mentale et le post-partum. Elle y explique les dures réalités auxquelles elle a dû faire face après sa grossesse
L’arrivée d’une troisième personne dans un couple peut aussi bousculer un certain équilibre entre les parents. Certaines personnes peuvent craindre les conséquences de la parentalité sur leur relation amoureuse.
Maman, papa, pas le même combat
Aujourd’hui, de plus en plus de femmes prennent la parole à ce sujet qui reste néanmoins encore très tabou, à tort. On entend parfois la phrase : « Avant d’être une mère, j’étais une femme. » On trouve cette notion particulièrement importante à souligner.
Et justement, les stéréotypes de genre jouent un rôle important dans la pression de la parentalité, en imposant des attentes différenciées. Les mères doivent nécessairement être douées d’aptitudes émotionnelles comme la douceur, la tendresse, le soin, etc. Tandis que l’autorité, la force, le courage, l’ambition professionnelle sont plus naturellement associés aux hommes.
Pire, aujourd’hui le développement personnel néolibéraliste poussé à l’extrême (oups pléonasme) demande aux femmes de remplir un cahier de charges pour leur « sanité » mentale. Se projeter dans le désir d’être mère aujourd’hui c’est être soumises à des injonctions contradictoires : être à l’écoute de son enfant tout en sachant prendre du temps pour soi, maintenir un foyer impeccable tout en ayant une vie sociale active, rester proactive tout en restant bien à sa place, renoncer à ses propres besoins tout en maintenant une santé mentale équilibrée. STOP !!!
« Faire famille »
Vouloir ou non un enfant, c’est aussi se projeter dans le cadre familial. Les normes qui font notre société sont ici très limitantes. La famille est toujours perçue comme mononucléaire et hétérosexuelle. Bien que cette définition ne corresponde pas à la majorité des familles, elle fait la norme et l’idéal à atteindre. Et de fait, elle exclut.
Une famille peut être bien d’autres choses qu’un « père » et une « mère » et elle l’est déjà de fait dans bien des cas. Elle peut être constituée d'une femme seule, élevant ses enfants en tant que mère célibataire ou ayant eu recours à la Procréation médicalement assistée (PMA). À ce sujet, Judith Duportail, journaliste et écrivaine, a elle-même eu recours à la PMA et raconte sans détour, sur la chaîne de Leslye Granaud, les difficultés rencontrées lors de son parcours mais surtout son épanouissement depuis qu’elle est mère.
« Quand je pense que j’aurais pu passer à côté de mes enfants pour une histoire de mec, de timing, de rencontre… Je me bénis d’avoir eu ce courage. (...) La réalité des maternités solo, c’est beaucoup plus enviable qu’on ne le croit », confie Judith Duportail.
Dans la saison 3 de la série « Océan », nommé « Faire famille » sur France TV Slash, le réalisateur Océan et sa meilleure amie journaliste Sophie-Marie Larrouy explorent les alternatives au modèle familial classique. En se questionnant sur la parentalité, iels découvrent que la famille peut se construire autrement que par le couple hétéro. Au travers de rencontres avec des personnes ayant choisi des parcours considérés comme étant atypiques, iels mettent en lumière la richesse et la complexité des familles modernes. Ces épisodes montrent que la solidarité et les choix personnels peuvent redéfinir ce que signifie vraiment « faire famille » aujourd’hui.
Les couples homosexuels font également partie intégrante de cette redéfinition. Que ce soit par l'adoption, la PMA ou la gestation pour autrui, ces familles sont de plus en plus reconnues, notamment grâce à la légalisation du mariage pour tous·tes dans de nombreux pays. Dans l’ouvrage Faire famille autrement de Gabrielle Richard, la sociologue et chercheuse aborde la question de genre au sein de la parentalité et plus spécifiquement, de la famille queer.
La spécialiste des questions de genre et de sexualité explique en quoi la répartition genrée des rôles dans la parentalité n’a rien de « naturel ».
« Le fait qu’on continue à en faire fi (que l’homoparentalité ne change rien au bien-être psychologique des enfants) et à interroger dès qu’on le peut les « conséquences » pour un enfant d’être élevé par deux pères ou par deux mères nous dit que ce qui est en jeu relève plutôt de l’idéologie. Ce n’est pas qu’on ignore, c’est qu’on refuse de voir. »
Les personnes trans ont été exclues de l’élargissement du recours à la PMA. Faire famille n’est pas pour autant impossible puisque, parfois, l’une des personnes du couple choisit d’être enceinte. L’adoption peut aussi être une option malgré des temps d’attente longs. Il y a aussi d’autres formes de parentalité. Dans l’épisode 4 de « Faire famille », nous partons à la rencontre de couples gay et trans qui ont choisi de partager la parentalité de leur enfant avec la personne qui l’a porté.
Cette coparentalité « allégée » pour la personne porteuse crée une nouvelle manière d’être parent et élargit ainsi le champ des possibles. La question de la parentalité pour cette communauté est ainsi éminemment intime et personnelle tant son accès n’est pas facilité.
Lutter contre la solitude
Le fait de se sentir seul·e est particulièrement prégnant, tout particulièrement pour la mère en couple ou sola. L’auto-soin peut entrer en jeu. Il désigne l'ensemble des actions qu'une personne entreprend pour maintenir ou améliorer sa santé physique, mentale et émotionnelle. Même si ok c’est plus facile à dire qu’à faire, tout est aussi lié aux moyens socio-économiques dont on dispose. Mais cet enjeu n’en demeure pas moins crucial pour les jeunes parents remplis de doutes et d’incertitudes sur les premières périodes de la parentalité.
L’auto-soin peut se traduire par l’entretien de relations sociales, chercher du soutien auprès d'ami·es ou de membres de la famille. Le partage des défis de la parentalité avec d'autres personnes concernées par le sujet, ou pas, peut réduire l'isolement et renforcer le sentiment de communauté.
Les groupes de soutien communautaires peuvent ici être précieux. En présentiel ou sur des groupes Facebook comme celui de Mam’ensolo, ils permettent aux parents de se connecter avec d'autres personnes partageant des expériences similaires, de partager des conseils et des encouragements, et de se sentir moins isolés dans leurs luttes. Ils offrent un espace sûr pour explorer et traiter les défis émotionnels liés à la parentalité.
Ces programmes peuvent inclure des séances individuelles ou en groupe, dispensées par des professionnel·les formé·es. On trouve par exemple « Allo Parents Bébé », un numéro vert, gratuit et anonyme, de soutien à la parentalité, dès la grossesse et jusqu'aux 3 ans de l'enfant, avec des professionnel·les de la petite enfance qui donnent des conseils utiles et une écoute précieuse lorsque l’on traverse un sentiment de grande solitude.
Et les politiques publiques dans tout ça ?
Au-delà de ces approches individuelles, il est bien sûr essentiel de considérer l'impact des politiques publiques et des structures sociales sur la santé mentale des parents dans leur désir d’enfants. Citons pêle-mêle :
- Des congés maternité et paternité adéquats pour permettre aux parents de passer du temps avec leur enfant sans la pression du retour immédiat au travail, ce qui favorise un meilleur attachement et sans forcément augmenter le stress.
- La prise en charge sociale et médicale de la dépression post-partum, via un accès facilité à des soins de santé mentale et un soutien professionnel.
- Améliorer le quotidien des parents en repensant les aides qui leur sont accordées comme des aides financières mais aussi matérielles. Des crèches sur leur lieu de travail peuvent diminuer le stress mais aussi répondre aux nombreux problèmes de la garde d’enfant en France.
- Un accès facilité aux nounous de nuits les premières années (pour les parents solo et pas que…).
Cette liste est non exhaustive ! N’hésitez pas à apporter vos idées en commentaires.
Faire un choix n’est jamais facile, encore plus quand il s’agit d’élever un être humain et de l’accompagner tout le long de sa vie, émotionnellement, matériellement et financièrement. Les craintes sont multiples face à cet enfant qu’il faut apprendre à connaître et dont il faut comprendre les besoins. Il apparaît ainsi de manière évidente que la parentalité n’a rien d’anodin, que son expérience est intime et que l’on peut aussi décider que ce n’est pas pour nous.
La question du désir d’enfant est loin d’être manichéenne pour notre santé mentale. Notre société se construit en grande partie autour de l’idée de la famille, une famille normée reflet d’une parentalité parfaite qui, en réalité, n’existe pas. Les questions se pressent dans notre tête interrogeant notre enfance, nos traumas, nos liens affectifs, notre réalité sociale et économique, etc... Nous n’avons pas aborder ici la question des troubles psychiques en soi dans le choix de la parentalité car elle fera l’objet d’une newsletter à part entière. Ce que nous voulions faire aujourd’hui, c’est poser le sujet, ses enjeux et tenter d’ouvrir des perspectives. Et peut-être dire que la parentalité ne devrait pas relever de la performance pour notre santé mentale.

L’essai Maternités rebelles de Judith Duportail

L’essai de Judith Duportail Maternités rebelles dans lequel elle explore les chemins multiples qui peuvent mener à la maternité en ayant elle-même eu recours à une PMA solo. Judith Duportail a par ailleurs sur le même thème une excellente newsletter nommée Rebelles.
Le podcast « Tiroir-caisse » de Sophie-Marie Larrouy

La journaliste Sophie-Marie Larrouy où elle revient, avec son ancienne psy, sur le parcours qui l’a mené à la maternité et le regard qu’elle porte aujourd’hui sur ce dernier.
La newsletter « Quoi de mum ? »

La newsletter « Quoi de mum ? » qui explore la parentalité par un prisme féministe et la pop culture.

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